Veine Verte : À 110km/h dans le mur (Opinion)

jeu 18/06/2020 - 13:04 , Mise à jour le 27/11/2020 à 09:05

----L'environnement qui nous entoure et qui nous est cher -- celui de la Haute-Loire -- nous l'évoquons ici, de manière engagée, comme chaque dernier vendredi du mois, dans notre chronique Veine Verte.
Cette tribune d'opinion n'a pas vocation à représenter l'avis de la rédaction.-----La situation écologique est désespérée. Les décennies passent et la communauté scientifique n'en finit plus de hurler dans le désert, nous implorant encore et toujours de lever le pied, au propre comme au figuré, si nous voulons éviter des conditions climatiques qui rendraient une bonne partie de la Terre inhabitable dans les années à venir.

Or, que font nos décideurs locaux face au plus grand défi de toute l'histoire de l'humanité ? Ils font très exactement ce qu'il ne faut pas, ce qu'il ne faut plus faire : ils bétonnent ! Peu leur importe que le BTP, avec l'automobile, fasse partie des plus gros émetteurs de gaz à effet de serre. La priorité, c'est le développement à tous crins (tout de vert revêtu, bien entendu !), on s'occupera des petits oiseaux plus tard. "Profusion de moyens, confusion des intentions", disait Einstein qui fustigeait ce modèle économique qu'il jugeait aveugle aux "réalités profondes de la vie"…

> Lire aussi : Déviation St-Hostien/Le Pertuis : "Pour l'environnement et l'agriculture, c'est un désastre total" (17/06/2020)

Questions rhétoriques
Comment diable expliquer que nos décideurs soient à ce point aveugles ? Ne voient-ils pas que cette société du toujours-plus-loin, toujours-plus-vite, nous mène droit dans le mur écologique ? Ne voient-ils pas les sécheresses bibliques qui se multiplient ? Les insectes de plus en plus rares ? Les crues dévastatrices à répétition ? Les sols de plus en plus compacts et fatigués ? Pensent-ils peut-être que la situation n'est pas si grave et qu'on peut bien bétonner encore un peu ?

Voilà quelques années, l'écrivain Sylvain Tesson a parcouru ce qu'on appelle la "diagonale du vide", cette France de l'hyperruralité dont la Haute-Loire fait partie et dont il chantait les louanges. Cette France qu'il faudrait à toute force désenclaver, au nom d'un modèle hors-sol qui se gausse des réalités physiques et biologiques de la planète. Comprendrons-nous un jour que cet enclavement est précisément notre planche de salut ? Qu'un territoire enclavé comme le nôtre survivra mieux que les autres quand sonnera l'heure des grandes catastrophes climatiques ? Que l'heure est venue de relocaliser, et donc de se désintoxiquer de la croissance, de la technologie, du supermarché, et oui, de la voiture ? Un tel discours peut paraître extrémiste aujourd'hui. Dans quelques années, il le sera peut-être moins…

"La démocratie est la pire des dictatures, parce qu'elle est la dictature exercée par le plus grand nombre sur la minorité" (Pierre Desproges)
Pourquoi est-ce que personne (ou presque) ne croit à l'urgence écologique et climatique en Haute-Loire, au point d'accepter ce genre de projet totalement antinomique avec la sauvegarde de la planète ? Parce que l'urgence perçue est de s'extraire d'une histoire complexée faite de sueur, de burle, de misère et de sédentarité contrainte, parce que l'avenir que nous brossent les écologistes ressemble par trop à ce passé douloureux, parce que la nature semble ici immuable et préservée (fausse impression s'il en est !), parce qu'enfin nous sommes programmés depuis l'aube de l'humanité pour suivre la masse et naviguer à vue sans nous soucier de la chaleur qu'il fera cet été…

Ce mégachantier sur la RN88 se fera. Les bulldozers feront leur sinistre office. Les politiques ivres de cette toute-puissance mécanisée pavoiseront à l'heure de couper le ruban. La seule chose à espérer désormais pour sauver cette planète est une descente énergétique rapide. Le jour où nous paierons l'énergie à son juste prix (c'est-à-dire horriblement cher), nous arrêterons toutes ces bêtises d'enfants gâtés, nous rangerons tous nos joujoux mortifères et nous reviendrons à la mesure et à la raison. Prions pour que ce jour advienne avant qu'il ne soit trop tard...

Mordorisation de la planète
Au train où vont les choses, les conditions de vie sur ce minuscule petit pois qui nous sert de planète vont en effet se dégrader rapidement (même en Haute-Loire, si si), sans espoir de "reset" miracle. Et quand nos enfants nous demanderont pourquoi les plantations de résineux grillent sur place, pourquoi la Loire n'est plus qu'un triste cloaque, pourquoi l'eau potable est rationnée, pourquoi le bitume de la RN88 se liquéfie sous l'effet de la chaleur, pourquoi nous avons mis 260 millions d'euros (260 millions d'euros ! à ce prix-là, on assurait la sécurité alimentaire du département) dans quelques kilomètres de goudron à l'heure où les Nations Unies annonçaient des pénuries d'eau imminentes en France, que leur dirons-nous ? Nous leur dirons que nous nous sommes battus bec et ongles face au rouleau compresseur du progrès technique triomphant, que nous proposions un autre modèle qui permettait notre survie, mais que nos décideurs étaient aveugles, que nous étions trop peu nombreux, et que nous avons perdu. Les partisans de ce chantier XXL verront-ils le lien de cause à effet entre tous ces aménagements et la dégradation rapide de la planète, et donc de nos conditions de vie ? Rien n'est moins sûr. Nos enfants, eux, le verront assurément. Et nous jugeront sévèrement.

Oumpah-Pah

> Précédemment dans Veine Verte :

Requiem pour une poubelle (25 mai 2018)
Ode à nos paysages (28 juin 2018)
Oui-Oui et l'Éolienne magique (19 septembre 2018)
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