Langues régionales : "c'est tout un patrimoine de la nation qui disparaît"

Par AP sam 29/05/2021 - 17:00 , Mise à jour le 29/05/2021 à 17:00

Des parents d’élèves et enseignants de l’école en langue occitane du Puy-en-Velay, la Calandreta Velava, ainsi que des membres de l'Institut d'études occitanes de Haute-Loire se sont mobilisés devant la préfecture pour manifester pour le maintien de la toute nouvelle la loi Molac telle qu'adoptée par le Parlement, alors que le Conseil constitutionnel l'a retoquée partiellement sous l'impulsion du ministère de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, contre l'avis d'Emmanuel Macron.

Ils étaient une trentaine à se rassembler, ce samedi, devant la préfecture du Puy-en-Velay. L'objet de cette mobilisation ? La défense de la diversité culturelle et linguistique apportée par les langues régionales, en écho au collectif national "Pour que vivent les langues". Un rassemblement qui survient donc peu de temps après la promulgation de la loi Molac (le 8 avril), qui divise depuis la récente opposition d'un groupe de députés LREM envers celle-ci.

La loi Molac a pour double objectif de "protéger et de promouvoir le patrimoine immatériel et la diversité culturelle dont les langues régionales constituent l’une des expressions.", d'après le site du gouvernement.

Selon la délégation générale à la langue française et aux langues de France, il existe aujourd’hui "une vingtaine de langues régionales en métropole et plus d’une cinquantaine dans les outre-mer". Toutefois, leur pratique diminue.

Chronologie : 

  • 30 décembre 2019 : dépôt au Parlement
  • 8 avril 2021 : examen et adoption définitive
  • 21 mai 2021 : promulgation par le conseil constitutionnel

Le financement, c'est oui, l'immersion, c'est non ! 

Une loi clivante car la récente suppression de l’article 4 met un terme à l’enseignement en immersion, le conseil constitutionnel justifiant que ces "dispositions [sont] déclarées non conformes à la Constitution", laquelle stipule que "la langue de la République est le français".

Jean Roux est originaire de Haute-Loire. Présent lors de cette mobilisation, il s’est attelé, depuis son passage à la retraite, à une thèse de doctorat sur la langue locale. Pour lui, la situation est ubuesque : "Les deux chambres (Sénat et Assemblée Nationale) ont voté très largement en faveur de la loi Molac, cette loi qui autorise le financement de l’enseignement et l’utilisation de la langue régionale comme outil d’immersion. Et puis, on se retrouve dans une situation un peu bizarre, parce qu’une partie des gens qui avaient eux-mêmes voté pour cette loi ont émis une saisine auprès du conseil constitutionnel pour aller contre certains articles, comme celui du financement. Or, le conseil n’a pas refusé le financement, mais l’immersion oui. Comprennent qui peuvent."

Victor Miramand fait partie, quant à lui, du conseil d'administration de l'école Calandreta Velava, au Puy. Autrement dit, une école où l'occitan est la langue véhiculaire de l’enseignement. Faisant office de porte-parole, il s'adresse au titre des mouvements liés aux langues régionales, puisqu'inscrit dans une représentation locale du mouvement national « Pour que vivent nos langues » qui regroupe non seulement le monde occitan, mais aussi toutes les autres langues régionales (alsacien, breton, basque, corse, etc.). "Ce mouvement essaie de faire reconnaître et de faire avancer la cause des langues régionales à l’échelle nationale, parce que l’on voit qu’au fil des ans, c’est une cause qui se délite progressivement. Paradoxalement, c’est aussi tout un patrimoine de la nation qui disparaît et qui pourtant, est reconnu comme tel par l’Unesco. Cette organisation parle d'ailleurs de « patrimoine en péril »"

La mobilisation derrière le collectif national "Pour que vivent nos langues" Photo par Axel POULAIN

Pourtant, au vu de la localisation géographique de la Haute-Loire et de son impact sur l'occitan, Victor Miramand préfère nuancer : "Puisqu’ici, nous sommes sur les franges nord de l’Occitanie, nous n’avons pas le même poids, le même élan que nos voisins languedociens." Et si le bilan actuel des langues régionales offre un constat relativement irrégulier, il est un point sur lequel le membre du conseil d'administration de la Velava est formel : "Toutes ces langues régionales, ce sont les racines de la langue française, qu’on le veuille ou non. Elles sont vivantes dans une forme de déclin. Les calandretas, comme les autres écoles en immersion linguistique en France, contribuent à pérenniser ce fond culturel. D’une certaine manière, ce sont un peu les derniers organes vivants de ces langues régionales."

"Il y a toujours une tension entre ces particularismes régionaux et l’unité de la République. Alors que pourtant, celle-ci repose sur cette richesse et cette diversité. Le patrimoine culturel français n’est fait que de ça. Il ne faut pas se tromper à vouloir tout uniformiser sous prétexte que c’est républicain alors que notre République est fondée sur cette diversité." Victor Miramand

Pour Jean Roux, l'incompréhension est de mise. Lui qui déplore "un grave problème en France avec les langues régionales" avoue constater trop de paradoxes dans ce type de décisions : "En 1992, on a fait rajouter dans la constitution l’article 2 qui disait que le français était la langue de la République. L’argument pour ajouter cet élément à l’article 2, c’était de lutter contre l’anglais. Or, j’écoutais une émission radio en voiture tout à l’heure et le discours était « clafi » (bourré, farci) d’anglais : on parlait de "corner", de "second life" et d’un tas d’autres choses comme ça."

"On est arrivé à un paradoxe extraordinaire où il est interdit de donner à son enfant, un prénom dans lequel il y a un signe qui n’est pas français. Par exemple, pour un prénom breton, Fañch est interdit car il y a un tilde (ñ). En revanche, si on veut appeler l’enfant Kevin, Alisson, Dylan, il n'y a aucun problème." Jean Roux

Celui-ci poursuit d'ailleurs : "Nos administrations et le gouvernement sont absolument obsédés par le fait de lutter contre les langues régionales, mais laissent l’anglicisation. En défendant les langues régionales, c’est le français qu’on défend. Et ça, nos dirigeants ne le comprennent pas. On est en train de façonner l’esprit des gens dans ce terme de globalisation qu’on utilise, c’est à dire qu’on va finir par penser à travers ces bouts de langue anglaise, de manière globale. Et on va perdre notre identité française."

"Cette langue régionale, c’est notre identité. Ce qu’oublient les gens, c’est qu’au Puy, comme en Haute-Loire, jusque dans les années 1930, la langue utilisée, c’était l’occitan. C’est intrinsèque à la culture locale. L’occitan, c’est pas seulement un patois, c’est une vieille langue qui a été, au Moyen-Age, la langue européenne de la culture." Jean Roux

Un patrimoine culturel qu'il faut pérenniser

Né dans les années 1970, le réseau calandreta est un mouvement "qui perdure, notamment avec des effectifs croissants dans les écoles", explique Victor Miramand. Avant de poursuivre, avec optimisme : "C’est une petite communauté qui ne demande qu’à s’ouvrir et à partager. Je trouve que l’idée du mouvement national est chouette, parce qu’il transcende le côté communautaire, entre soi, qui peut être véhiculé par certains médias, à tort."

Si pour le membre du conseil d'administration et parent d'élève de la Velava,  "nous avons une infime partie de représentants", l'histoire ne doit pas s'arrêter. Bien au contraire ! "Si on ne l’entretient pas, nous ne sommes pas en position de force. Ce sont toutes les initiatives locales qui importent. A l’échelle du département, il y a deux calandretaq en place : une à Vals-le-Chastel et une au Puy, sans oublier une en construction vers Tence. Et pour la région, il y en a une à Clermont. Toutes ces initiatives et ce réseau maillent progressivement le territoire, ce qui vaut le coup d’être soutenu et diffusé. Nous sommes les derniers représentants, avec certaines associations locales. »

Convaincu de la nécessité de construire des citoyens qui, demain "seront en capacité de comprendre leurs racines et de savoir d'où ils viennent", Victor Miramand ne manque pas d'exemples : "Quand on se promène en Haute-Loire, ne serait-ce que par la toponymie et par un certain nombre d’évènements qui scandent une année, au fil des saisons, de fêtes de villages et autres, on est au coeur de ce monde-là. L’idée c’est de comprendre comment les choses sont faites et la réalité de notre territoire."

Avant d'appeler à d'autres intérêts, au-delà de l'aspect culturel : "Au coeur de l’Occitanie, l’occitan, c’est aussi une marque ; au niveau marketing, ça a du poids. Au niveau touristique aussi, ça a un champ d’investigation. L’identité occitane véhicule des valeurs qui peuvent apporter une forme d’attractivité."

"Si on regarde l’avenir, nous ne sommes pas prêts à abandonner une partie de notre histoire." Victor Miramand

Axel Poulain

 

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9 commentaires

ch

lun 31/05/2021 - 16:53

Les parents qui scolarisent leurs enfants dans les écoles à pédagogie "immersive" ont compris que l'apprentissage précoce d'une langue autre que la langue maternelle est une chance . Les neurosciences ont montré, en effet, que le cerveau humain développait très tôt une plasticité favorable à l'acquisition de phonétiques et syntaxes diverses. Plus tard, ces enfants sont meilleurs , même en français, car ils savent passer aisément d'une structure à l'autre. L"honnête homme" d'aujourd'hui, c'est : une langue régionale, une nationale ,le français et une internationale, l'anglais (ou d'autres) !

od

dim 30/05/2021 - 21:00

Mais n'importe quoi !!! on ne peut encenser tout ce qui est d'avant ............ je serais curieuse de voir les notes en dictée desdits élèves de langues régionales.... la très grande majorité des enfants font beaucoup de fautes d'orthographe... cette énergie à parler du "patois" serait mieux utilisée à parler correctement le français qui fera l'avenir des enfants...Et puis, cela me fait penser aux anti-tout !!! les anti contournements du Pertuis et de St Hostien...... le patois, le refus d'avancer avec son temps... et pourquoi ne pas porter à nouveau des sabots !!!!!

me

dim 30/05/2021 - 19:28

nous sommes en France et la langue pratiquée est le francais qu'au travers d'options on pratique les langues régionales pourquoi pas de là à en faire un tel combat !! apprenez déjà le français et les langues pratiquées mondialement tel l'anglais qui servira dans le monde du travail un peu plus que l'occitan ou le breton. 

ho

dim 30/05/2021 - 12:12

Les langues régionales sont une richesse culturelle au même titre que le latin ou le grec. Leur apprentissage n'est ni obligatoire, ni imposé. Mais, après qu'elles ont été volontairement anéanties par la République, leur transmission est une nécessité et ne mange pas de pain !!

an

dim 30/05/2021 - 10:31

et le mot marketing utilisé par M.Le Responsable, c'est de l'occitan?

je

dim 30/05/2021 - 10:08

Mes parents nés en Haute Loire en 1927 et 1932 ont commencé leur scolarité à 5 ans par l'apprentissage du français, leur langue maternelle étant le patois vellave. Comme beaucoup d'autres leur scolarité s'est arrêtée à l'âge de 12 ans avec le Certificat. Ils n'en étaient pas moins capables de rédiger un texte sans fautes d'orthographe ou de syntaxe, mon père a d'ailleurs été correspondant local de l'Eveil pendant plusieurs années. Ce qui montre que la maîtrise de plusieurs idiomes ne limite pas les capacités d'apprentissage d'une autre langue mais les renforce.

du

sam 29/05/2021 - 22:07

La langue française est une belle langue qui s'est toujours construite en faisant la synthèse d'apports linguistiques multiples. Pourquoi faudrait-il contraindre des enfants à s'immerger, au risque de les noyer, dans des langues mortes comme l'occitan ou le breton ? Quelle est cette nostalgie identitaire qui parle de "territoires" de plus en plus restreints et de plus en plus fermés ? C'est l'école de la République qui est menacée par la multiplication de ces écoles privées, autant de chapelles, qui prétendent toutes avoir la meilleure pédagogie ou avoir les "racines" les plus profondes. Que celles et ceux qui veulent parler patois entre eux le fassent, comme d'autres pratiquent le latin ou l'espéranto, mais sans prétendre à un financement public pour satisfaire leur hobby.

sa

sam 29/05/2021 - 22:03

Il ne s'agit pas d'imposer quoi que ce soit. La loi Molac a été votée largement au Parlement. Par contre les arguments du Conseil constitutionnel reposent sur une interprétation de l'article 2 de la Constitution qui ne tient pas compte de l'intention des députés au moment du vote de cet article en 1992. Il s'agissait alors de s'opposer à la place que peut prendre l'anglais dans la pratique du français. Le ministre de l'époque,  questionné par des députés, a  affirmé que les langues régionales n'étaient pas visées par cet modification de la Constitution. Cet article 2 a jusqu'ici été seulement utilisé pour restreindre l'usage et l'enseignement des langues régionales.

ga

sam 29/05/2021 - 18:40

"L'occitan c’est une vieille langue qui a été, au Moyen-Age, la langue européenne de la culture." Est-ce vraiment un argument entendable ? Pourquoi ce qui a été par le passé serait-il forcément légitime à perdurer ? Les combats de gladiateurs, de coqs, la chasse à courre, l'enluminure et j'en passe ont longtemps fait partie de la vie des français que nous sommes, faut-il pour autant en faire des écoles ? ... Nous sommes vraiment trop tournés vers le passé et, il serait temps de construire l'avenir sans restés figés dans des traditions (souvent présentées idylliquement d'ailleurs). Le côté "j'ai envie d'imposer à toute la société ma vision de ce que doit rester le patrimoine français" me gène profondément. C'est même un peu patrioto-ringard.