Un philosophe ponot face à Gaza : distinguer judaïsme et projet politique

Par Nadia MEYER , Mise à jour le 24/02/2026 à 06:00

Temps de lecture : 6 minutes

Accusations d'antisémitisme à tout-va, fracas Israël-Palestine : comment comprendre sans tomber dans le "camp contre camp" ? Au Puy-en-Velay, Jean-Marc Ghitti relit Simone Weil, Buber et Levinas pour différencier judaïsme spirituel et projet politique de Netanyahou.

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Retrouvez Jean-Marc Ghitti également en podcast sur RCF Haute-Loire : Ecophilo et Près des poètes

Après son portrait et sa critique de l'aménagement du territoire – dont la RN88 est une illustration locale – focus et dernier article sur un terrain miné : le judaïsme.

Ghitti, bouleversé par Gaza depuis 2022, a étudié les racines spirituelles du judaïsme pour éclairer le conflit. Son livre – "À travers le judaïsme : Buber, Levinas, Simone Weil" (éditions Kimé, 2024) – révèle une fracture : le sionisme originel prévoyait une place pour les musulmans à Jérusalem, mais le projet actuel de Netanyahou s'éloigne de cette vision et du judaïsme spirituel authentique.

Le philosophe souhaite ainsi souligner la contradiction à l'intérieur du judaïsme entre une politique comme celle de Netanyahou et les grands penseurs du sionisme.

« Ce livre est une méditation sur la condition juive et le destin du sionisme à travers trois pensées philosophiques. Celle de Buber, qui illustre l’engagement sioniste à partir d’un renouveau spirituel ; celle de Levinas, qui représente la vitalité du judaïsme de la diaspora en France ; celle de Simone Weil, qui est l’une des figures les plus paradoxales d’un judaïsme apparemment assimilé. Quelle lumière une étude comparée de ces trois œuvres peut-elle jeter sur l’impasse où se trouve aujourd'hui Israël, condamné à une guerre sans fin, incompatible avec les valeurs autour desquelles le sionisme s’est construit ? À travers ces trois situations historiques bien distinctes où le judaïsme du vingtième siècle s’est trouvé et à travers les contradictions des philosophies qu’il a inspirées, l’ouvrage dégage les problèmes que posent à toutes les civilisations la confusion entre les lieux et les territoires, le recours à la guerre, l’ordre géopolitique des États-nations, les maléfices de la politique et, par-dessus tout, les apories de l’identité, qu’elle soit personnelle ou collective. »

Sionisme originel face à la déviance actuelle

« Le sionisme de Buber, c'était un sionisme où juifs et arabes auraient vécu ensemble. Ce qui était un peu la moindre des choses. Un, parce qu'il y avait des arabes nombreux là. Et deux, parce que les cultures ne sont pas si éloignées que ça. »

Dans son livre, Ghitti explique l'origine du sionisme, à partir de Herzl qui « est le moteur au début du mouvement sioniste ». Il y retrace l'histoire : après la destruction du Second Temple de Jérusalem par les romains en 70 apr. J.-C., une partie des juifs quitte la ville et la région, tandis que d’autres y restent. La dispersion des juifs hors de Palestine, appelée diaspora (du grec diaspeirein, "disperser"), existe cependant déjà depuis l’Antiquité. Au fil des siècles, des communautés juives s’installent dans de nombreuses régions, notamment en Europe, où se développent des cultures spécifiques, en particulier en France et en Allemagne.

Face aux persécutions et à l’antisémitisme dont les juifs sont régulièrement victimes, surtout à l’époque contemporaine, apparaît à la fin du XIXe siècle le sionisme, un mouvement politique prônant le retour à un territoire juif afin de garantir leur sécurité dans un contexte d’États-nations souvent hostiles.

Le philosophe Jean-Marc Ghitti Photo par Nadia Meyer

États-nations vs minorités

« Une grande partie de ces difficultés est liée à la mise en place des États-nations. C'est-à-dire, à partir du moment où on dit "un peuple égal un territoire égal une nation", qu'est-ce qu'on fait des minorités ? »

Selon Ghitti, c'est ça qui a amené à persécuter les juifs. « Ils l'avaient été un peu avant pour des raisons religieuses, mais pas dans ces proportions-là ». Dans son livre "À travers le judaïsme", le philosophe part de l'idée d'une « déviance du sionisme à partir du fondamentalisme juif qui s'est installé en Israël ».

« Cette chose étonnante : la Shoah, qui a été une catastrophe immense, et les descendants des victimes deviennent à leur tour des bourreaux. »

Weil, Buber, Levinas : contre la démesure

Simone Weil incarne pour Ghitti l'humilité : l'humain trouve sa place dans la Création, sans la dominer.

« Elle [Simone Weil] a été très sensible à la question de l'inscription de l'humain dans un ordre naturel. »

Buber prône la rencontre vraie entre juifs et arabes – « la moindre des choses » vu leurs cultures proches. Levinas insiste sur l'accueil de l'autre dans sa différence. Ces judaïsmes spirituels s'opposent à la politique de puissance à Gaza.

Critique de ce fondamentalisme juif vs antisémitisme

« Dans le livre, je me suis placé à un niveau philosophique, pas à un niveau militant. Donc chaque fois que je l'ai présenté, même avec des gens qui ne sont pas forcément d'accord avec moi, on est resté au niveau ; parce que c'est possible de rester au niveau d'une discussion courtoise, même sur ces sujets. »

« C'est vraiment presque rien, un livre comme celui-ci, à côté de tout ce qui circule sur les réseaux sociaux, les médias et dans la politique », s'exaspère le philosophe. Selon lui, la diplomatie française, jusqu'à une période assez récente, a été relativement équilibrée et juste sur ces sujets. Mais là, pense-t-il, elle a « un peu perdu sa boussole ».

« C'est ennuyeux de voir comme ça s'infléchir la politique française sur des sujets si importants. Ils sont importants pourquoi ? Parce que ça se mesure en nombre de morts qui sont faits ».

Selon Ghitti, il y a « beaucoup de mauvaise foi » aussi et « d'inculture ». Il refuse le "camp contre camp". « Quand on a un peu de repères historiques, si on se fait traiter d'antisémite, on n'a qu'à hausser les épaules, parce qu'on sait de quoi il en retourne. »

L'esprit critique face aux récits

« Il faut lire de vrais livres qui ont une dimension critique et qui voient les choses autrement. »

On grandit autour d'un récit commun. Un récit véhiculé par l'éducation et les politiques via les médias. « Ce que je propose aussi, c'est ça : de se cultiver par soi-même, de lire ; et je pense que l'éducation populaire est l'une des clés ». C'est ainsi que, depuis 2005, Ghitti propose de l'éducation populaire, comme Simone Weil en faisait elle-même, via son association "Présence philosophique au Puy".

« Il est vraiment urgent de donner aux gens d'autres sources d'informations avec d'autres médias. »

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