"Tout le monde n'a pas eu la chance d'être un juif hébergé au Puy"

Par JPo lun 07/11/2022 - 15:00 , Mise à jour le 07/11/2022 à 15:00

Ce dimanche matin, deux plaques ont été dévoilées dans la cité pavée. La première, apposée sur le mur de la Brasserie " le Palais ", en hommage à Alex Brolles et à l'association "Les Petits Bergers des Cévennes".
La deuxième, à la mairie du Puy, au nom des réfugiés juifs du Puy-en-Velay et de ses environs et en reconnaissance à la population locale qui a su les protéger. On lève le voile sur un pan encore trop peu connu de l'histoire du Puy.

Si tout le monde connaît l'histoire du Chambon-sur-Lignon et des 17 localités du plateau cévenol, auxquels l'Institut israélien Yad Vashem (Institut International pour la mémoire de la Shoah) a décerné à titre exceptionnel le diplôme de "Juste parmi les Nations" pour avoir accueilli durant la Seconde Guerre mondiale près de 3 500 juifs persécutés dont de nombreux enfants, on connait moins celle du Puy. 

Pourtant, elle et les communes environnantes ont également accueilli entre 1939 et 1944 de nombreux juifs français ou étrangers. Un travail de mémoire indispensable pour tous, pour le passé, le présent et surtout l'avenir.

Alex Brolles et "les Petits bergers des Cévennes"

C'est quoi un "Juste parmi les Nations"

Le titre de "Juste parmi les Nations" est un titre décerné au nom de l'Etat d'Israel à tous ceux qui ont mis leur vie en danger pour sauver des juifs. Il s'agit de la plus haute distinction honorifique délivrée par cet état à des civils. Il concerne surtout des individus mais peut être également attribué à des groupements, comme c'est le cas pour Le Chambon-sur-Lignon.

Alex Brolles, ingénieur à la SNCF, fonde en 1935 avec Noël Barrot (le père de Jacques Barrot, ancien maire d'Yssingeaux) l'œuvre des Petits Bergers des Cévennes dans le but d'accueillir, à l'occasion de séjours de rupture à la campagne, de jeunes urbains issus des milieux populaires.

Ces derniers sont d'abord accueillis chez des agriculteurs avant que ne soit finalement fondé un centre d'accueil, au Puy, au niveau de l'ancien orphelinat de Roche Arnaud.

Lorsque la guerre débute, aux enfants déjà accueillis s'ajoutent de nombreux réfugiés fuyant les combats de la zone occupée, dont de nombreux juifs. L'association leur fournit faux papiers et fausses cartes d'alimentation.

"Dans une école désaffectée de Polignac (...) seul Alex Brolles savait quel enfant était juif ou non"

A partir de 1942, année de la "rafle du Vel' d'Hiv' ", les arrestations de juifs se font de plus en plus importantes en zone occupée. L'Œuvre de Secours aux Enfants (OSE, association destinée au secours des enfants juifs persécutés) envoie aux Petits Bergers des Cévennes de nombreux enfants juifs. Afin de faire face à ces nouvelles arrivées, Alex Brolles décide d'ouvrir un nouveau centre d'accueil qu'il dirigera lui même, dans une école désaffectée de Polignac : une quarantaine d'enfants y trouveront refuge. Seul Alex Brolles savait quel enfant était juif ou non. Le 9 janvier 1994, l'Institut Yad Vashem de Jérusalem lui a décerné le titre de " Juste parmi les nations ".

Marie-Monique de Santerre, fille d'Alex Brolles, et Céleste sa petite fille.
Marie-Monique de Santerre, fille d'Alex Brolles, et Céleste sa petite fille. Photo par JFP
Marie-Monique de Santerre, fille d'Alex Brolles, et Céleste sa petite fille. Photo par JFP

"Mon père n'a pas supporté de voir des enfants porter une étoile jaune". La fille d'Alex Brolles 

Marie-Monique de Santerre est la fille d'Alex Brolles : "Mon père était quelqu'un de très humble et de très discret. Il ne parlait pas beaucoup de ce qu'il a fait à cette époque. Ce que je sais, c'est qu'un jour, à Paris, durant l'Occupation, il a vu, sur le quai d'une gare, de très jeunes enfants qui portaient une étoile jaune, et qu'il ne l'a pas supporté. Cet épisode est fondateur de son engagement ultérieur".

"Pierre a compris que ce jour là, les allemands étaient venus à Polignac et qu'en l'envoyant au cachot, il lui avait sauvé la vie". Marie-Monique de Santerre

Elle continue : "Il disait toujours, qu'il n'avait pas fait ça pour qu'on le remercie mais parce qu'il devait le faire, c'était plus fort que lui. Le seul témoignage que je connaisse de cette période c'est celui que m'a transmis Pierre Weil, caché à Polignac. Un jour mon père l'a convoqué en l'accusant d'avoir volé des enveloppes à un de ses camarades puis l'a envoyé au cachot pour cette raison. Ce n'est que bien plus tard, devenu adulte, que Pierre a compris que ce jour là, les allemands étaient venus à Polignac et qu'en l'envoyant au cachot, il lui avait sauvé la vie".

La plaque qui rend hommage à la ville du Puy et à ses habitants Photo par JFP
La plaque qui rend hommage à la ville du Puy et à ses habitants Photo par JFP

"On doit tous à votre ville d'être encore en vie". Laurent Hofnung

Michel Blum, juif d'origine alsacienne, se bat depuis des années pour que soit enfin rendu hommage aux habitants de la ville du Puy et de ses environs qui l'ont accueilli à l'époque. C'est essentiellement à lui que l'on doit cette journée de mémoire et d'hommages. Il a offert aux habitants et aux officiels présents en mairie pour l'occasion, un somptueux apéritif casher, mais n'a pas été en mesure de se déplacer.

Trop ému à l'approche de cette journée, il a fait un malaise. C'est donc, Laurent Hofnung, qui nous livre quelques témoignages réunis pour l'occasion "On doit tous à votre ville d'être encore en vie. On était pas loin de 700 à l'époque. Il y avait François Meyer, qui habitait un appartement de la Renaissance à Chadrac et qui parle d'années de bonheur lorsqu'il évoque son passé ici. Parfois c'était un malgré-nous alsacien travaillant à la Gestapo de Saint-Etienne qui le prévenait qu'une rafle devait avoir lieu, parfois c'était le capitaine de la gendarmerie locale."

"Le commissariat du Puy fournissait des faux-papiers en cas de rafle. C'était vraiment un département refuge pour toute une communauté". Laurent Hofnung

Il évoque encore : "Il y avait aussi Jean Kahn, qui a fait sa Bar Mitzvah ici, en 1942, avec la quasi totalité de la communauté juive réfugiée. Le même qui se souvient qu'au moment des fêtes de Yom Kippour, la synagogue était trop petite et que les réfugiés avaient été accueillis pour l'occasion au sein du lycée Charles Dupuy. Il était pris en charge par les sœurs de Sainte-Marie, la ville de Montdredon, comme on disait à l'époque, et en cas de rafle, était caché au milieu des malades. Le commissariat du Puy fournissait des faux-papiers en cas de rafle. C'était vraiment un département refuge pour toute une communauté".

Chantal Silberman et Laurent Hofnung, enfants de réfugiés au Puy Photo par JFP
Chantal Silberman et Laurent Hofnung, enfants de réfugiés au Puy Photo par JFP

A la recherche du temps perdu

La cousine de Laurent Hofnung, Chantal Silberman, a profité de l'occasion pour partir sur la trace de leur famille dans les rues du Puy et des environs : "Toute ma famille, élargie, était réfugiée ici, pendant la guerre. Du coté de mon père, les Silberman, ils sont arrivés au Puy en septembre 1943 après avoir du fuir d'abord Paris, puis Nice. J'ai un petit cousin, ponot, qui est né ici en 1944, alors qu'on était cachés."

Besoin de vos lumières...

Chantal Silberman est à la recherche de témoignages au sujet de l'Entreprise Andrieux de Chadrac, aujourd'hui " Grand Litier". Merci de vous adresser à la rédaction, en cas de témoignage.

Chantal Silberman raconte également : "Du coté de ma mère, c'est les Hofnung. ils sont arrivés depuis l'Est de la France, au moment de la débâcle, en 1940.  En consultant les registres, dans les archives du Puy, j'ai appris qu'en tout, il y avait 25 membres de ma famille cachés à cette époque dans la ville. Ma mère travaillait à Chadrac, chez Andrieux, un membre de la résistance locale. Mon père, réfractaire au STO, vivait avec ses parents à Espaly-Saint-Marcel. Il était proche des résistants locaux.

"Beaucoup de petits juifs réfugiés ici, venaient le voir pour entrer dans la Résistance, livre-t-elle. Il le leur déconseillait. Quelques-uns d'entre-eux ne l'ont pas écouté et ont été fusillés par les nazis, à Orcines en Juillet 1944. C'est sûr qu'il y avait une volonté de protection des habitants d'ici à notre égard. Beaucoup de gens ont aidé ma famille. Après la guerre, une partie de ma famille est retournée à paris, l'autre partie à Lunéville".

Chantal Silberman devant la maison d'Espaly dans laquelle son père était réfugié.
Chantal Silberman devant la maison d'Espaly dans laquelle son père était réfugié. Photo par JFP
Chantal Silberman devant la maison d'Espaly dans laquelle son père était réfugié Photo par JFP

Vous aimerez aussi

À découvrir

Contenus sponsorisés

Vos commentaires

Se connecter ou s'inscrire pour poster un commentaire