"Nous sommes sciemment mis à l’écart par la préfecture à l'approche du Mondial d’enduro"

Par Annabel Walker mar 10/05/2022 - 12:00 , Mise à jour le 10/05/2022 à 12:00

Les associations environnementales ont sollicité les médias pour faire sortir la préfecture de son silence à leur égard. En creusant un peu de part et d’autre, Zoomdici met en perspective deux mondes qui se regardent en chiens de faïence : celui des motards enduristes et celui des défenseurs de la nature.

Tout a commencé en janvier quand l’organisation du Mondial de l'enduro ISDE 2022 a été annoncée en Haute-Loire du 29 août au 3 septembre. La fédération française de motocyclisme et le Moto club du Puy-en-Velay souhaitaient probablement inciter les 100 000 spectateurs attendus du monde entier à poser leurs congés sur ces dates. Pour les associations environnementales* mais aussi pour le Comité départemental de randonnée pédestre, cette annonce a fait l’effet du fait accompli.

L’apprenant par la presse, certaines ont écrit au préfet de la Haute-Loire pour s’opposer à l’événement, jugé anachronique vu l’urgence climatique et l’érosion brutale de la biodiversité. Pas de réponse. D'autres ont demandé au préfet de ne pas autoriser le passage dans les espaces naturels sensibles (ENS) ou classés (Natura 2000) et de prendre des mesures contraignantes pour en réduire l'impact. Nouveau courrier le 7 avril. Des coups de fil. Rien. 

Une nouvelle réunion en préfecture prévue et toujours pas d'invitation

« Que l’on soit oubliés, cela peut arriver, mais là nous sommes plus qu’ignorés, nous sommes sciemment mis à l’écart ! » s’offusque Francis Limandas, président de FNE Haute-Loire lors d’une conférence de presse ce lundi 9 mai ayant pour objectif d’interpeller la préfecture publiquement. La rédaction de Zoomdici l’a également sollicitée ce lundi ; pour l’instant, pas de réponse.

Ces associations, reconnues d’intérêt général, titulaires d’agréments nationaux ou départementaux pour siéger dans les instances officielles, n’ont d’ailleurs pas été invitées aux réunions de préparation en préfecture avec les organisateurs et les services de l’État comme l’Office français de la biodiversité (OFB) ou l’Office national des forêts (ONF). « Nous sommes justement à nouveau convoqués en préfecture ce vendredi 13 mai à 14h, nous répond Dominique Gauthier, le président du Moto club du Puy que nous avons joint dans la foulée du point presse des écologistes, et il devrait y avoir les associations environnementales ; le rendez-vous a été fixé il y a 15 jours ». Vérification faite, non, celles-ci n’ont pas été invitées. 

Un cabinet d'expertise indépendant sollicité

Pourtant, elles estiment que leur expertise naturaliste dans leurs domaines respectifs aurait pu orienter l’organisation vers un parcours évitant les zones les plus sensibles. « Pour ça, nous avons fait appel à un cabinet d’expertise indépendant, nous répond Dominique Gauthier, des géomètres spécialisés dans les questions environnementales sans parti pris. » « Oui enfin, un prestataire rémunéré aura tendance à aller dans le sens du client, réagit Francis Limandas face à cette information que nous lui apportons, d’autant que si le cabinet n’est pas local, il n’aura pas forcément toutes les données que nous avons. »

Le tracé exact dévoilé début juin

Pour l’instant, les associations environnementales ne connaissent que le parcours prévisionnel très approximatif révélé par les organisateurs en janvier (voir ci-dessous), soit environ 600 km en Haute-Loire et 50 km en Lozère. Elles se demandent pourquoi avoir choisi de faire passer les 650 pilotes par la haute vallée de la Loire, classée Natura 2000, une protection européenne. Le Conseil départemental en étant le gestionnaire, il a été interrogé sur le tracé exact de la compétition. « Il y a une dizaine de jours, ils ne le savaient toujours pas », regrettent les associations environnementales. Et pour cause, le tracé est encore en discussion avec certains propriétaires privés. Comme les modalités de l’organisation, il ne sera officialisé qu’après validation de la préfecture. « Nous prévoyons de faire une conférence de presse début juin », nous indique Dominique Gauthier. 
C’est alors que seront aussi détaillées les différentes subventions des collectivités locales. Pour l’instant, le Conseil départemental a accordé 90 000€ à la manifestation enduriste et la Ville du Puy 10 000€. L’Agglomération du Puy et la Région Auvergne-Rhône-Alpes doivent aussi apporter un soutien financier mais les sommes n’ont pas encore été votées.

> Le parcours prévisionnel approximatif :

Le parcours prévisionnel approximatif du mondial d'enduro 2022.
Le parcours prévisionnel approximatif du mondial d'enduro 2022. Photo par FFM

Quant à acheminer les 100 000 spectateurs attendus le long des spéciales, le dossier de presse de janvier évoquait des navettes pour réduire l’empreinte carbone du public. Ce ne sera finalement pas le cas. « C’était une idée de départ avec l’Agglo, explique Dominique Gauthier, quand on fait le championnat de France à Vals, Saint-Christophe sur Dolaison et Le Brignon, c’est envisageable avec les bus Tudip mais là on sera basé à Loudes avec des parcours jusqu’à Saugues par exemple, c’est trop éloigné. » Les visiteurs arrivant par leurs propres moyens seront donc orientés vers des parkings dédiés comme le veut la réglementation. Les associations environnementales espèrent juste que la plupart des spectateurs ne viendront pas à moto individuelle mais à plusieurs en covoiturage.

Des répercussions sur des décennies ?

Ce qui inquiète aussi les associations environnementales c’est l’après compétition. Après chaque événement sportif d’envergure mondiale en France, le nombre de pratiquants augmente ; autant de nouvelles bécanes émettant des gaz à effet de serre et du bruit perturbant la reproduction des oiseaux. « Ce qu’on veut éviter aussi c’est que des fournées d’amateurs viennent se refaire le parcours du mythique mondial 2022 en Haute-Loire des années après, pointe Francis Limandas, comme c’est le cas à Brioude encore aujourd’hui alors que le mondial là-bas date de 1980. » 
« Certaines portions du parcours ne seront plus accessibles, répond Dominique Gauthier, car elles appartiennent à des propriétaires privés qui nous autorisent le passage uniquement pour la compétition ; c’est la même réglementation que les trails pédestres. » En revanche, pour les portions sur le domaine public, il précise que tout un à chacun a le droit d’y aller.

« On peut être intelligent, on l’a prouvé avec le barrage de Poutès », Simon Burner, de SOS Loire Vivante

Certains avancent même que les enduristes entretiennent les chemins. « Pour ça, le comité départemental de randonnée a un contrat avec l’État, rétorquent les associations environnementales, les communes et le Conseil départemental le font aussi. » Et Simon Burner, de SOS Loire Vivante, d’ajouter : « quand les chemins sont en pente, le passage des motos crée des ravines et avec la pluie ça défonce les chemins ». D’autant qu’il s’interroge : « Est-ce que tout doit être accessible à l’humain ? Ne peut-on pas laisser certains secteurs intouchés ? »

Pour lui, le vrai problème vient de cette « conception ancienne » qui voudrait que les enjeux économiques et la préservation de l’environnement sont incompatibles. « Mais on peut être intelligent, on l’a prouvé avec le barrage de Poutès, encore faut-il qu’il y a une volonté de dialogue ! » 

* SOS Loire vivante, la Ligue pour la Protection des Oiseaux Auvergne, France Nature Environnement Haute-Loire et Auvergne-Rhône-Alpes, Mountain Wilderness et l’ASPAS, association pour la protection des animaux sauvages.

Questions à Francis Limandas, président de FNE 43 :

Zoomdici : Pourquoi l’organisation du mondial d’enduro en Haute-Loire vous inquiète-t-elle ? C’est surtout l’après compétition qui vous préoccupe visiblement ?

Zoomdici : Voici la liste des mesures environnementales annoncées dans le dossier de presse des organisateurs. Qu’en pensez-vous ?

Zoomdici : Que pourriez-vous apporter à une concertation en amont ?

Zoomdici : Pourquoi ne pas avoir contacté le Moto club du Puy ou la fédération française de moto ?

> Les mesures environnementales annoncées par les organisateurs en janvier :

Les mesures environnementales prévisionnelles du mondial d'enduro 2022 Photo par FFM

 

 

 

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3 commentaires

ba

mar 10/05/2022 - 15:54

Le Prefet de Haute Loire ne semble pas avoir pris conscience des enjeux environnementaux et climatiques. Une veille génération de décideurs qui laissera une planète invivable aux générations futures. Je vais m'empresser d'écrire à ses supérieurs, Préfêt de Région, Ministres, Présidence de la République pour dénoncer les agissements de l'Etat et cela à l'encontre tous ses engagements (Accord de Paris, stratégie nationale biodiversité 2030...). Faites comme moi, plus on est nombreux à dénoncer ces écocides et plus ces enjeux auront un poids politique. Faut-il aussi se résigner à ce que toutes les prise de positions officielles de la France ne soient que de la com et que la parole publique n'est que du vent? Non! Alors indignons-nous!

he

mar 10/05/2022 - 14:44

la nature et tout ce qui la compose aime le calme ; les animaux, mammifères et oiseaux, vont être dérangés dans leur vie pendant le temps de cette compétition. Observez les oiseaux pendant la nidification - par exemple les mésanges en ce moment - délaissent les lieux où il y a des mouvements d'enfants. La présence humaine, pétaradante, va perturber la vie. Ne parlons pas des tracés qui vont garder les séquelles des passages motorisés. Et les collectivités subventionnent ce saccage ; il suffira de demander de nouvelles subventions pour remettre les lieux en état. Merci 

du

mar 10/05/2022 - 13:39

Cette "compétition" motocycliste est exactement ce qu'il ne faut plus permettre dans des espaces naturels qui sont nos derniers réservoirs de bio-diversité. Le crime d'écocide est ici caractérisé et le refus de laisser les associations compétentes d'agir le montre. Il faut à minima boycotter ce spectacle ridicule et contre nature et encourager tous les propriétaires privés à refuser l'accès de leur terrains à cette barbarie d'un autre âge. Il n'y a pas de pratique de la moto respectueuse de l'environnement, il est désormais inacceptable que le patrimoine vital de l'espèce humaine et de toutes les espèces du vivant soient confisqué par des comportements aussi vulgaires qu'irresponsables.