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La Terre confisquée : pourquoi la RN88 n'est pas qu'une question de route

Par nadia , Mise à jour le 18/02/2026 à 06:00

"Désenclaver", "désengorger" : derrière ces mots d’apparence salutaire, Jean-Marc Ghitti dénonce une vision technocratique qui traite les territoires comme des "pôles répulsifs" à intégrer à la "dynamique de la nation". De la Nationale 88 aux autres grands travaux, le philosophe ponot montre comment l'aménagement du territoire impose ses contraintes à nos vies bien plus qu'il ne nous libère. Entretien.

Jean-Marc Ghitti développe sa pensée critique sur l’aménagement du territoire dans son dernier livre "La Terre confisquée : critique de l'aménagement du territoire" (éditions la Lenteur, 2025) et "Avec et par-delà l'écologie : la Camargue" (éditions Kimé, 2024).

Il en parle également dans un épisode dédié de son podcast Ecophilo.

La RN88, avec le contournement Saint-Hostien - Le Pertuis, cristallise localement tous les enjeux : "désenclaver"... ou confisquer ? Dans un entretien fleuve avec Zoomdici, le philosophe ponot Jean-Marc Ghitti décortique cette technocratie qui traite nos territoires comme des "pôles répulsifs" à corriger.

De la modernisation gaulliste aux grandes infrastructures, il montre comment nos vies se retrouvent contraintes par des aménagements imposés d'en haut.

Le portrait de ce penseur atypique déja publié est à lire de préférence en premier.

« Désenclaver » : le mot qui offense les territoires

« Ceux qui avancent la notion de "désenclavement" ne se rendent peut-être pas compte à quel point elle est péjorative : jusqu'alors, les gens qui habitent ici sont enclavés, et pourquoi pas arriérés ? Il faudrait du dehors leur apporter, entre guillemets, la civilisation, ou le développement, comme si d'eux-mêmes, ils n'étaient pas capables de construire leur avenir. »

Jean-Marc Ghitti pointe le vocabulaire des aménageurs qui masque un mépris pour les territoires ruraux comme la Haute-Loire. « Le projet de contournement de la N88 censé "désenclaver" le Puy-en-Velay, incarne cette logique », où les habitants sont vus comme piégés dans un "pôle répulsif" à intégrer à la "dynamique nationale" et aux grands projets européens d'infrastructures.

« L’aménagement du territoire, ça n’est pas que du travail matériel, c’est une idéologie. »

Pour Ghitti, cette rhétorique infantilise les altiligériens et autres "provinciaux", transformant des lieux vivants en zones à corriger par des plans imposés depuis Paris et Bruxelles.

Le philosophe Jean-Marc Ghitti Photo par Nadia Meyer

La Terre, une « planète géopolitique »

« La Terre est devenue une planète géopolitique alors qu'elle est d’abord le lieu d'émergence et de développement de la vie, un équilibre des milieux. Elle est une collaboration entre l'humain et son environnement. Une collaboration qui a donné nos campagnes, nos pays. »

Jean-Marc Ghitti retrace l'héritage de la modernisation gaulliste, où la primauté politique et économique a relégué l'écologique et le poétique au second plan. « On a voulu faire de la France une puissance industrielle moderne », explique-t-il, transformant la Terre en un espace à conquérir plutôt qu'en un milieu vivant à préserver. Cette vision descendante confisque les territoires au profit d'une logique de puissance nationale.

« Le territoire, ça n'est pas un concept d'écologie. C'est un concept de politique. Et donc, si aujourd'hui, on emploie si souvent le mot territoire, c'est qu'on donne une primauté au regard politique et économique. »

Le philosophe oppose cette « planète géopolitique » à une Terre plurielle, où la vie et les équilibres naturels devraient primer. La Haute-Loire illustre ce que cette confiscation menace : non pas un retard à combler, mais une diversité à protéger face à l'uniformisation imposée.

Quand la technique « détruit plus qu'elle ne libère »

« Le développement industriel a un prix qui est un coût écologique, mais aussi un coût sur les modes de vie. Parce que, s'il donne effectivement un certain confort, il enferme aussi dans le carcan du fonctionnel. »

Jean-Marc Ghitti déconstruit le mythe du progrès technique comme libération universelle, en soulignant une double destruction : celle des lieux de vie et des héritages nés de notre collaboration séculaire avec eux. La Durance, canalisée par EDF pour produire de l'électricité, illustre ce paradoxe : « On a gagné en confort, mais perdu en souveraineté sur nos eaux », résume-t-il, tout comme les grands projets d'infrastructures imposés partout sur le territoire détruisent ces équilibres. La N88 suit la même logique, où l'asphalte promet fluidité mais fragmente des paysages habités.

« Nous, êtres humains, ce qui nous lie, ce sont des valeurs auxquelles nous croyons. Et donc, celles du confort, de l'amélioration du niveau de vie ont eu leur importance. Aujourd'hui, on voit qu'elles se payent cher au niveau de la qualité des lieux, au niveau des écosystèmes, au niveau de la santéIl est tout à fait urgent d'en avoir d'autres, pas pour supprimer tout à fait celles-là, mais pour faire contrepoids, les rééquilibrer. »

Ghitti insiste : ce confort a un coût invisible sur les modes de vie. « Nos vies sont beaucoup plus contraintes qu'auparavant », répète-t-il, opposant la diversité des équilibres locaux à l'uniformité technocratique. Loin de libérer, ces grands travaux confisquent les choix quotidiens au profit d'une modernité qui standardise tout.

La littérature comme dernier rempart

« La Camargue a été relativement préservée parce qu'il y a eu tout un mouvement littéraire qui lui a donné une valeur. Sans cela, elle aurait été complètement asséchée comme d'autres deltas. »

Jean-Marc Ghitti révèle ici le pouvoir insoupçonné de la littérature face à la technocratie : en dotant les lieux d'une valeur culturelle irréductible, elle freine les grands travaux qui ne calculent que la rentabilité financière. La Camargue, magnifiée par des auteurs comme Folco de Baroncelli, échappe partiellement à l'assèchement industriel grâce à cette aura poétique – un rempart absent pour d'autres deltas rayés des cartes par la "modernisation".

« La poésie nous permet de prendre en compte ce qu'est la beauté d'un paysage, par exemple, et la manière dont certains aménagements détruisent cette beauté naturelle du paysage. L'art et la culture, c'est fondamental pour ça. »

Ghitti appelle ainsi à une contre-offensive culturelle : face aux grands aménagements du territoire, seuls des récits puissants sur nos paysages habités et nos héritages locaux pourraient rétablir un équilibre. « Chaque personne choisit la forme de poésie qui lui convient ». Quelle que soit sa forme : musique, livre, image, art..., la poésie ne sauve pas seulement des milieux naturels, mais restaure la souveraineté des territoires face à l'uniformisation technocratique.

Des « simulacres de démocratie » face aux grands travaux

« Il y a un déficit démocratique dans l'aménagement du territoire national car c'est un bras régalien de l'État où la population ne peut pas être réellement associée. Fabriquer une route, c'est non seulement la fabriquer matériellement, mais c'est fabriquer l'opinion favorable à la route au sein de la population par des moyens de communication. »

Jean-Marc Ghitti dénonce des simulacres : enquêtes publiques marginalisées pour déclarer un projet d'utilité publique, compensations écologiques détournées, protection d'espèces menacées écartée, sciences instrumentalisées, informations non-dites, noyées dans la propagande, voire mensongères. Exemple avec la N88.

Il souhaite encourager les sociologues à travailler sur ce qu'est véritablement la relation d'un habitant à son milieu de vie et ce qu'il y cherche vraiment. Il pense qu’on verrait alors que ce n'est pas du tout ce que les aménageurs lui proposent.

« L'Europe a essayé d'introduire des éléments démocratiques dans l'aménagement du territoire, avec l'idée qu'il fallait peut-être consulter les populations. Mais on s'aperçoit très clairement que ces procédures démocratiques ont été ressenties comme une gêne et un obstacle pour les aménageurs, qu'ils soient politiques ou industriels. Donc, on les conserve puisqu'elles sont dans la loi, mais on les marginalise et on n'en tient pas réellement compte. »

Ces grands travaux sont liés à des modes de vie, eux-mêmes liés à un certain état de la science et surtout, de la technique. « Il est difficile d’en sortir parce que tout se tient ». « Néanmoins je crois, et c’est pour ça que j’écris des livres, à la bataille culturelle. C’est-à-dire qu’il faut faire passer d’autres valeurs que les valeurs de la puissance, de la compétition et de la fonctionnalité. Des valeurs d’habitation plutôt que d’aménagement ».

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