Parcourir le Chemin les yeux grands fermés

Par Nicolas Defay ven 11/06/2021 - 10:30 , Mise à jour le 11/06/2021 à 10:30

800 kilomètres du Puy à St-Jean-Pied-de-Port. 11 étapes en 12 jours. 70 ans et…malvoyant. C'est ce que va réaliser Alain Soleilhac à vélo, en tandem, avec deux frères de cœur. Derrière ses lunettes noires et son regard bleu ardoise, c'est une véritable leçon humaine qu'il partage avant le départ.

Il y a des gens, comme ça, qui ont le don de nous balancer une claque d'humilité en plein visage. Le genre de rencontre qui reste placardée dans notre cerveau durant des semaines ou des siècles et qui façonne le fondement même de notre caractère. Alain Soleihac, c'est ce type de personne. Du haut de ses 70 printemps, cet ancien instituteur à Saint-Louis apparaît fragile, la peau tannée, une taille modeste et un sourire hésitant.

Mais quand il confie sa vie et l'aventure incroyable qui l'attend dès ce lundi 14 juin, il devient alors un second soleil dans l'espace. Surement qu'il n'a pu voir le regard des journalistes devant lui. Surement qu'il n'a pu discerner précisément toutes ces bouches qui s'acharnaient à lui poser des questions. Moi, jamais je n'oublierai son visage pour me rappeler que tout est possible malgré les handicaps qui nous appartiennent.

Un regard loin d'être aveugle entre les deux complices. Photo par Nicolas Defay

"Je me suis souvenu que le Chemin était avant tout un esprit, une façon de penser. Je me suis dit qu'il me serait peut-être possible de trouver des gens pour m'accompagner". Alain Soleihac

Parlons techniques

Alain Soleilhac, Alain Crocfer et Gilles Chalaye partent lundi 14 juin aux alentours de 9 heures du Puy-en-Velay.
1re étape : relier le domaine du Sauvage après 70 km de route.
2 seront sur un tandem. 1 sur vélo électrique.
Le défi : 11 étapes étalées sur 12 jours de présence sur le Chemin.
Les compteurs devraient afficher près de 800 kilomètres de distance à Saint-Jean-Pied-de-Port le 27 juin.

Une grande évasion sportive et spirituelle

Lundi 14 juin, lui, Alain Crocfer et Gilles Chalaye vont s'élancer dans une odyssée hors du commun. Un véritable défi à la fois sportif et humain.

Durant 12 jours, les trois acolytes vont suivre à vélo le chemin du Saint-Jacques-de-Compostelle de la cité mariale à Saint-Jean-Pied-de-Port. Alain Soleihac, atteint d'une grave déficience visuelle dégénérative, sera en tandem avec l'un des deux équipiers.

Le troisième suivra sur un vélo électrique afin de reprendre des forces et mener à son terme cette grande évasion de 800 km. Une évasion en pleine nature mais essentiellement au cœur de soi.

Jean-Luc Broc, Gilles Chalaye, Alain Soleilhac et Alain Crocfer. Photo par Nicolas Defay

"Pendant longtemps, je me suis persuadé que je ne pourrais jamais les suivre"

"Mon handicap m'a guidé en quelque sorte vers ce projet, partage Alain Soleilhac. Celui d'aller au-delà des limites. C'est un projet que je réfléchis depuis 8 ans déjà. À l'époque, mon état me permettait encore de voir les pèlerins passer devant chez moi et attaquer le Chemin. Pendant longtemps, je me suis persuadé que je ne pourrais jamais les suivre à cause de ma faiblesse physique".

Il sourit alors : "Et puis je me suis souvenu que le Chemin était avant tout un esprit, une façon de penser. Je me suis dit qu'il me serait peut-être possible de trouver des gens pour m'accompagner. Alain et Gilles ont tout de suite adhéré à l'idée. Et nous voilà aujourd'hui à quelques jours du départ".

"C'est dépasser son propre handicap. Ne pas l'oublier mais le mettre au second rang des priorités". Alain Soleihac

"La dégénérescence maculaire est d'abord la perte de la vue au centre des yeux"

Doucement, Alain Soleihac raconte sa lente descente vers l'horizon obscur des malvoyants. "Ma déficience visuelle est arrivée progressivement. La dégénérescence maculaire est d'abord la perte de la vue au centre des yeux. Elle a évolué pendant 25 années environ et les choses se sont précipitées récemment. Pour moi, c'est difficile à vivre. Il me fallait à tout prix me sortir de cette carence, m'extirper de cette cécité du centre pour aller vers la périphérie. Et trouver dans ces bords-là les personnes et les activités qui me feraient avancer dans le bon sens".

Photo par Nicolas Defay

"C'est avancer vers un au-delà de ce qui voudrait vous limiter, vous arrêter"

À chaque question, il pose son regard bleu quelque-part, sur un éclat de lumière qui s'agite dans un coin, sur le son d'un rire à proximité de lui. "Ce que je recherche ? C'est cette sensation de dépassement de soi, livre-t-il. C'est vivre un moment de joie et de relation. Le Chemin, c'est aussi ça. C'est avancer vers un au-delà de ce qui voudrait vous limiter, vous arrêter. C'est dépasser son propre handicap. Ne pas l'oublier mais le mettre au second rang des priorités."

Il continue en ces mots : "Partir ainsi à vélo, avec mes deux amis, c'est une façon de voir différemment qu'avec le sens de la vue. Ce sens essentiel s'amenuisant, je m'applique beaucoup à user de mes autres sens à ma disposition. Pour moi, c'est très important. Cela m'aide à réaliser que, en dépit de cette obscurcissement, la vie reste possible et heureuse".

"Entreprendre le Chemin ou n'importe quel périple qui semble insurmontable, c'est convertir l'inquiétude d'une maladie dégénérative en une énergie d'espérance". Alain Soleihac

"Vous savez, tant qu'il y a de la vie…"

Du Puy au Sauvage pour commencer. De l'Aubrac à Conques pour continuer. Et ainsi de suite jusqu'aux Pyrénées. Une moyenne de 80 kilomètres par jour sera alors parcourue par les trois frères de cœurs. "Si mon défi personnel peut aider d'autres personnes, j'en serais ravi, assure Alain Soleilhac. Le handicap, les maladies, ne doivent pas être des obstacles pour se mettre en route. Le Chemin est un symbole. Celui d'avancer vers la vie malgré tout, malgré les épreuves et les limites".

Il ajoute : "Entreprendre le Chemin ou n'importe quel périple qui semble insurmontable, c'est convertir l'inquiétude d'une maladie dégénérative en une énergie d'espérance. Rien qu'en ce moment présent, où tous mes amis sont là pour partager cet instant, cela me fait frémir le cœur. Il y a tellement de joie et de fraternité, tant de solidarité et de bienveillance."
Il termine alors en me regardant droit dans les yeux  : "Vous savez, tant qu'il y a de la vie…"

Photo par Nicolas Defay

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