La Haute-Loire, terre d'entraînement pour journalistes en devenir

Par Annabel Walker sam 05/06/2021 - 07:00 , Mise à jour le 05/06/2021 à 07:00

Si la Haute-Loire peut parfois être dépeinte de façon stéréotypée dans les média nationaux, c'est sa véritable nature que se sont efforcé de restituer 50 futurs professionnels du journalisme. Depuis leur base de Vorey, ces étudiants ont eu un mois pour capturer l'esprit du département, ses problématiques et ses forces.

C'est, si l'on peut dire, "grâce" au Covid que la Haute-Loire a accueilli pendant un mois une cinquantaine de futurs journalistes de l'une des meilleures écoles de France de la profession. Après Shanghaï, New Delhi, Beyrouth, Sarajevo ou encore Bratislava, le Centre universitaire d'enseignement du journalisme (Cuej) de Strasbourg a dû rester dans les frontières de l'hexagone pour sa traditionnelle délocalisation de fin d'études (l'an dernier, le voyage n'a même pas eu lieu). Il a alors fallu trouver de quoi loger une soixantaine de personnes pendant un mois dans un territoire au potentiel narratif fort. Le village de vacances du Clos Moulin de Vorey-sur-Arzon a répondu à cette exigence. Le directeur du Cuej, Christophe Deleu, n'a d'ailleurs pas manqué de souligner "l'excellent accueil de la commune et de ses habitants, tout comme la beauté des paysages". 
Lors d'une restitution du travail effectué à l'Embarcadère, les étudiants, en 2e année de Master, ont présenté leurs reportages.

La quinzaine d'élèves en spécialité radio a arpenté la Haute-Loire en binôme pour réaliser sept podcasts de 15 minutes chacun sur le monde rural et ses mutations. Les sujets choisis : la lentille verte AOP du Puy bien sûr, la place des femmes dans l'agriculture, la vigne disparue et qui revient, la production laitière qui s'adapte, la transmission des exploitations en dehors du cadre familial, le nombre de vétérinaires ruraux en déclin et les rivières dont les populations doivent être protégées. 

> Écouter leurs podcasts

Parmi leurs interlocuteurs, on citera Amandine Roux, productrice de lait à Saint-Jean Lachamp ; Manon Goudard, en baccalauréat sciences et technologies de l'agronomie et du vivant (STAV) au lycée George Sand d'Yssingeaux et fille d'exploitant agricole de Beaux ; Stéphane Gauvain et Vincent Legrand de l'association des Vignerons de Vals près Le Puy, ou encore Fabien Bourbon de la clinique vétérinaire du Monastier-sur-Gazeille.

56 pages pour briser les stéréotypes sur la campagne

Condamnés au tout-bagnole

Un étudiant s'est déplacé uniquement en autostop pendant quatre jours sur la RN88 et les routes adjacentes. Il a constaté le manque d'alternative à la voiture : "les trains sont défaillants et le vélo n'est pas adapté". Mais il a surtout fait une rencontre étonnante dans la personne de Géraldine, une Altiligérienne qui n'a pas d'autre choix que de faire du stop pour se déplacer au quotidien.

La vingtaine d'étudiants de presse écrite, eux, ont bouclé, jusque tard dans la nuit, un magazine de 56 pages. Leur mission : déconstruire les clichés sur la ruralité. Sous formes de romans photo ou d'articles en tous genres, ils ont abordé la place écrasante de l'automobile, la notion de fief en politique avec l'exemple de Laurent Wauquiez, l'assise de la famille Marcon à Saint-Bonnet le froid, la fusion des communautés de communes depuis la loi NOTRe et l'exemple de l'Agglomération du Puy-en-Velay comme grand ensemble hétéroclite, la transition écologique en agriculture, les minorités sexuelles et les violences conjugales (rencontrant les colleuses d'affiches yssingelaises du collectif Adelphité, évoquant le féminicide du barrage de Lavalette en 2018 et constatant que la ruralité est un facteur aggravant puisque, sans voiture, les victimes ne peuvent pas fuir).

Un jeune sur cinq s'expatrie pour étudier

En spécialité télé, trois documentaires ont été produits. L'un sur les jeunes qui doivent "s'expatrier" pour faire des études (c'est le choix d'un jeune Altiligérien sur cinq), l'autre sur ceux qui restent ou reviennent en Haute-Loire après s'être expatriés et le troisième sur les femmes en Haute-Loire.
Pour cela, les caméras ont été braquées par exemple sur Océane, 15 ans, fille d'agriculteur de Salzuit qui doit quitter le collège de Paulhaguet et partir en internat à Clermont-Ferrand pour suivre un bac pro en communication visuelle si elle veut devenir graphiste. Mais aussi Zahia Chouchou, professeur de sciences économiques et sociales en lycée au Puy qui doit convaincre ses élèves qu'ils ne sont pas moins bons que leurs homologues des grandes villes pour qu'ils ne s'autocensurent pas eux-mêmes dans leurs ambitions professionnelles. Car "même si la Haute-Loire affiche un taux de réussite au bac 2019 cinq points plus élevé que la moyenne nationale, les jeunes pensent qu'un bac du lycée Charles et Adrien Dupuy n'a pas la même valeur qu'un bac d'Henri IV à Paris", témoigne-t-elle.
Nicolas, lui, n'a aucune intention de quitter ces paysages "façonnés par les anciens". À 15 ans, il a envie d'en prendre soin en reprenant la ferme familiale aux Estables. À Langeac, Matthias non plus n'a pas envie de se déraciner. À 16 ans, il a arrêté son apprentissage en mécanique automobile et connaît une période de flottement.
Sous les projecteurs également, l'équipe féminine du club de foot de Saint-Julien Chapteuil qui compte pas moins de 80 joueuses qui s'illustrent régulièrement (le club est d'ailleurs plus identifié comme un club de filles, ce qui fait doucement râler les garçons, confie l'entraîneur). 

> Les reportages vidéos et radio devraient être disponibles sur le site du Cuej prochainement.

Originaire du Chambon, la future journaliste radio ne rentrera pas au bercail de sitôt

Parmi les étudiants, Ines Guiza, 23 ans, se trouve être justement originaire de la Haute-Loire, du Chambon-sur-Lignon exactement. Après avoir obtenu son bac au lycée Emmanuel Chabrier d'Yssingeaux, l'Altiligérienne a fait une année de classe préparatoire littéraire à Lyon. "Je ne m'épanouissais pas et je voyais que ça ne m'amènerait pas au journalisme, j'ai donc basculé sur une licence de sciences sociales, un mélange de sociologie, d'anthropologie et de sciences politiques, toujours à Lyon", témoigne-t-elle. Aujourd'hui en spécialité radio, elle ne s'attendait pas du tout à revenir en Haute-Loire avec son école de journalisme. Et pourtant, le séjour a été tout aussi dépaysant pour elle que pour ses camarades. Nous lui avons demandé si elle connaissait déjà Vorey avant sa venue et ce qu'elle avait appris sur son propre département.

Parmi les étudiants en journalisme, Ines Guiza est originaire du Chambon-sur-Lignon.
Parmi les étudiants en journalisme, Ines Guiza est originaire du Chambon-sur-Lignon. Photo par A. Walker Zoomdici

Après avoir visionné une partie des reportages, il est une chose qui saute aux yeux : malgré leur "parachutage" en terre inconnue, les étudiants ne sont pas tombés dans le piège du manichéisme. Les témoignages sonnent juste et la Haute-Loire est esquissée telle qu'elle est, "forte" et "contrastée", comme la décrivent les jeunes reporters. "C'est justement pour ça que nous restons un mois sur place pour nos délocalisations, justifie le directeur Christophe Deleu, car on reproche souvent aux média de véhiculer des représentations erronées des territoires, alors nous essayons d'y remédier mais nous sommes est bien conscients qu'avoir un mois pour faire un reportage c'est un luxe dans la profession".

  • Le magazine, intitulé News d'Ill, sera prochainement en vente dans les kiosques de Vorey, Saint-Bonnet le froid et Strasbourg.
    Il est possible de le commander en envoyant un chèque (3 euros x le nombre d'exemplaires, les frais de ports sont gratuits) à l'ordre de l'Agent comptable de l'Université de Strasbourg, en précisant les adresses d'envoi. Adresser le tout à : Mme Carlot-Schmitt, Université de Strasbourg, CUEJ, 4 rue Blaise Pascal, 67081 Strasbourg Cedex.
La couverture du magazine News d'Ill consacré à la Haute-Loire.
La couverture du magazine News d'Ill consacré à la Haute-Loire. Photo par Claudia Lacave - CUEJ

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1 commentaire

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sam 05/06/2021 - 14:49

On peut commander le magazine papier

Envoyer un chèque de 3 euros x nombre exemplaires avec votre adresse précise. (Les frais de ports sont gratuits)
Chèque à l'ordre : Agent comptable de l'Université de Strasbourg.
A  envoyer à  : Unistra, CUEJ, à l'attention de Mme Carlot-Schmitt, 4 rue Blaise Pascal, 67081 Strasbourg Cedex.