Don d'organe : une vie s'est achevée. Trois autres ont continué.

Par Nicolas Defay lun 21/06/2021 - 17:00 , Mise à jour le 21/06/2021 à 17:00

Cathy Laurent raconte ce passage de sa vie. Celui où elle et ses enfants ont dû prendre la décision de confier ou non à la médecine les organes de son mari, de leur papa, fauché par un accident de la route à Saugues, il y a 15 ans.

Septembre 2006*. Saugues. Gilles, mécanicien en motoculteur, emprunte la route qui mène au carrefour en bas de la cité de la Bête. Ce jour-là, il essaie le quad de l'un de ses clients pour vérifier si la mécanique fonctionne correctement. Ce jour-là, à 43 ans, il est percuté de plein fouet par un camion. Ce jour-là et les trois suivants resteront alors gravés à jamais dans la mémoire de sa femme et de ses quatre enfants. Car passée la prise de conscience du drame, ils devront ensemble répondre à cette question plus lourde que le monde : Que voulez-vous faire des organes de votre mari et de votre papa ?

dates à retenir

Mardi 22 juin 2021 est la journée nationale de réflexion sur le don d’organes et la greffe, et de reconnaissance aux donneurs. À cette occasion, un stand est tenu par l'Adot 43 dans le hall de l'hôpital Emile-Roux.

Dimanche 27 juin, les familles de donneurs, de receveurs et toutes personnes intéressées par le don d'organe sont conviées à un pique nique sur le Mézenc. Rdv à 10h30 au parking de la croix de Peccata. Chacun doit emmener son propre repas.

"On nous a tout de suite dit que c'était très grave"

Une vie s'est achevée. "Suite à l'accident, Gilles a été ausculté rapidement par le Samu puis héliporté à Saint-Privas, précise son épouse Cathy Laurent. Il a reçu des transfusions de sang et de plasma car son état était jugé très sérieux. D'ailleurs, c'est grâce à ça s'il a pu rester en vie les quelques jours suivants. Cette même journée, il est envoyé en urgence à l'hôpital de Bellevue à Saint-Etienne".

Sa voix tremble. La gorge se serre. Des souvenirs ensevelis sous des tonnes de peines et de chagrins qui resurgissent lentement. "On nous a tout de suite dit que c'était très grave, partage-t-elle. Que Gilles avait subi une fracture du rocher (os crânien, Ndlr), que ses poumons étaient totalement aplatis et qu'il présentait de nombreuses fractures un peu partout".

- 1 729 donneurs d’organes issus de 3 470 décès cérébraux en 2019
- 1 902 dons de moelle osseuse en 2017
- 2 000 personnes ont besoin de cette greffe chaque année en France
- 533 donneurs vivants en 2019 ont donné une partie de leur foie ou l’un de leurs reins.
Les organes transplantables : poumon, cœur, bloc poumon/cœur, pancréas, tissus, cornée, tendon, ligament, ménisque, tête de fémur, artère et veine, peau.
La compatibilité entre un donneur de moelle osseuse et un receveur hors famille est d’une chance sur un million. Elle est d’une chance sur quatre au sein d’une même fratrie

L'année 2020 a vu une diminution des greffes d'organes et de tissus. L'Agence de biomédecine constate une baisse de 25 % des greffes d'organes et de tissus. 4417 greffes ont eu lieu en France grâce à 1355 donneurs décédés et 400 donneurs vivants.

Les chiffres de la région Auvergne-Rhône-Alpes
Les donneurs prélevés âgés de plus de 65 ans représentaient 44,9% des donneurs en 2020.
La moyenne d’âge des donneurs était de 57,9 ans en 2020.
La moyenne d’âge des receveurs était de 51 ans en 2020. 

Alors est venue la question

Une vie s'est achevée. Du haut de ses 58 ans, cette aide-soignante à l'hôpital Sainte-Marie déroule le fil de cette histoire, de son histoire et celle de sa famille. "Le lendemain, nous avons pu le voir en service de réanimation, livre-t-elle. Toute une équipe de soignants nous attendait dont l'infirmier qui s'occupe des dons d'organes. Selon les médecins, le cerveau de Gilles était victime d'une hémorragie très importante et peu d'espoir résidait pour sa survie".

Alors est venue la question. Celle que personne ne veut entendre. Car, au-delà de la réponse, elle signifie la fin de l'être aimé. Un corps qui vit encore mais dont l'esprit s'en est peut-être déjà allé.

"Mais maman, comment il va vivre mon papa sans sa deuxième vie sans son cœur ?" La fille de Cathy Laurent, âgée de 11 ans en 2006

"Il n'y avait plus rien à faire. C'était terminé"

Une vie s'est achevée. "Mes trois garçons, ma fille et moi sommes revenus à la maison, continue Cathy Laurent. On s'est posé la question de savoir ce qu'aurait dit leur papa pour le don de ses organes s'il était encore conscient. Mais nous ne savions pas vraiment encore. Nous doutions. Nous avions peur de faire les mauvais choix et les regretter à jamais."

Deux jours plus tard, la mort encéphalique est prononcée. "Je me rappelle les avoir réveillés tôt ce dimanche matin. Ils étaient fatigués, fatigués d'un peu tout, mais nous devions monter à l'hôpital car l'état de leur papa s'était fortement dégradé. L'infirmier régulateur nous a expliqué l'hémorragie, le cerveau noyé. Il n'y avait plus rien à faire. C'était terminé".

"Nous étions d'accord sur le principe mais sauf pour le cœur"

Une vie s'est achevée mais trois autres ont continué. "Il fallait à présent se positionner sur le don d'organe, s'exprime Cathy Laurent. Nous étions d'accord sur le principe mais sauf pour le cœur. Nous voulions qu'il le garde en lui. L'infirmier nous a indiqué que son cœur était pourtant en très bon état. Devant ce dilemme, mes trois garçons (âgés à l'époque de 21, 20, et 18 ans, Ndlr) se sont alors isolés dans une pièce à part pour donner leur réponse". 15 minutes plus tard, ils octroient leur autorisations.

À 21 heures ce jour, l'opération est lancée. La mort est officialisée. À 23 heures, le cœur de Gilles, ses deux reins et son système artériel sont retirés. Ces organes permettront à trois autres personnes de rester en vie et gagner des années d'existence sur la mort.

  • Y-a-t-il une limite d’âge pour donner ses organes ?

Jeune ou âgé, on peut sauver des vies par le don d’organes. Il n’y a pas de contre-indication au don liée à l’âge pour les prélèvements comme pour les greffes d’organes et de tissus. Les donneurs prélevés âgés de plus de 65 ans représentaient 40% des donneurs en 2020.

La moyenne d’âge des donneurs augmente (42 ans en 2000, 57 ans en 2020) notamment parce que des personnes plus âgées peuvent avoir accès à la greffe :  l’âge moyen des patients ayant accès à la greffe est passé de 44 ans en 2000 à 51 ans en 2020. Certes, des personnes de plus de 60 ans peuvent rarement donner leur cœur, mais les reins ou le foie peuvent être prélevés chez des personnes beaucoup plus âgées. C’est surtout l’état des organes qui compte, et il dépend d’abord des conditions dans lesquelles la personne est décédée, ainsi que de son hygiène de vie.

  • Peut-il y avoir une contre-indication médicale de principe au don d’organes ?

C’est l’équipe médicale qui évalue au cas par cas la possibilité de prélèvement en fonction des antécédents médicaux de la personne décédée et des résultats des tests de dépistage des maladies transmissibles comme les hépatites. Avant tout prélèvement, les médecins s’assurent de la qualité de chaque organe, en effectuant des analyses de laboratoire et des examens d’imagerie.

  • Comment sont assurés le respect du corps et la restitution à la famille ?

Le prélèvement des organes est un acte chirurgical effectué au bloc opératoire, dans les mêmes conditions et avec le même soin que pour une personne en vie. Les incisions sont refermées et recouvertes par des pansements. En cas de prélèvement de cornées, une lentille oculaire est posée sous la paupière afin de lui rendre son aspect bombé d’origine.

Une fois l’opération effectuée, le corps est habillé et rendu à la famille, qui peut réaliser les obsèques qu’elle souhaite. Les frais liés à la restauration du corps sont pris en charge par l’établissement qui s’est occupé du prélèvement. En revanche, les soins relatifs aux funérailles et à la conservation du corps restent à la charge de la famille.

  • Que dit la loi ? Sommes-nous tous donneurs ?

Depuis 1976, la loi française prévoit que nous sommes tous présumés donneurs d’organes à notre mort : les prélèvements sont donc autorisés, sauf si nous avons exprimé de notre vivant notre refus de donner (soit en s’inscrivant sur le registre national des refus, soit en informant ses proches).

Il est possible de ne donner que certains organes et tissus. Pour ce faire, il faut préciser, sur le registre national des refus ou à ses proches, les organes et les tissus qui ne doivent pas être prélevés.

Enfin, rien n’est irrévocable : une personne qui s’est inscrite sur le registre du refus peut à tout moment revenir sur sa décision et modifier sa volonté.

  • Parlez-en en famille

Au moment du décès, avant d’envisager un prélèvement d’organes et de tissus, l’équipe médicale vérifie si le défunt est inscrit sur le registre national des refus. Si ce n’est pas le cas, la famille est consultée pour savoir si leur proche avait exprimé, de son vivant, par écrit ou de manière orale, une opposition au don de ses organes. En indiquant à vos proches, de votre vivant, ce que sont vos choix en matière de don d’organes, vous les aidez à affronter les premiers moments du deuil et à passer le moment psychologiquement très difficile auquel ils ont à faire face.   

"À travers ces personnes qui portent en eux des fragments de Gilles, c'est comme s'il vivait encore. Sa mort n'a pas été pour rien. Sa mort a continué la vie". Cathy Laurent

"C'est de cette façon que j'ai su que notre choix avait permis de sauver trois vies"

"Quand on est donneur ou conjoint de donneur, on peut simplement demander des nouvelles des greffés, affirme Cathy Laurent. C'est de cette façon que j'ai su que notre choix avait permis de sauver trois vies. Maintenant, après ces 15 années passées depuis l'accident, je sais que nous avons agi de la bonne façon. Pour Gilles, cela aurait été une évidence."

Elle soulève : "Personne n'est à l'abri d'un drame qui peut surgir à tout moment. Cela n'épargne aucun être, aucune famille. C'est pour cela qu'il faut parler du sujet quand on est encore ensemble, afin de savoir comment agir durant ces instants terribles".

"1 français sur 8 donne son sang en France. En Auvergne, ce chiffre se réduit à 1 auvergnat sur 12. En Haute-Loire, c'est seulement 1 altiligérien sur 14". Cathy Laurent, aussi intervenante pour l'ADOT 43 depuis 2009

"L'importance, c'est ce don de soi. L'importance, c'est cette magnifique bonté d'âme"

À la question de savoir quel serait le message à faire passer aux personnes indécises, encore en proie aux doutes sur le don d'organe, Cathy Laurent mentionne alors deux choix possibles : "Soit le défunt part au cimetière avec tous ses organes, soit il part au cimetière et sauve quelques vies au passage. Chacun est libre de choisir, mais il est certain que personne n'aura besoin de son cœur ou de ses poumons une fois enterré".

Elle termine en ces mots : "Gilles a redonné la vie. Mais s'il a pu le faire, c'est grâce aux nombreuses transfusions de sang et de plasma qui ont sauvegardé ces organes à la base. Que l'on offre un peu de son sang ou que l'on concède à donner son cœur une fois parti, c'est le même combat. L'importance, c'est ce don de soi. L'importance, c'est cette magnifique bonté d'âme".

*Le jour exacte n'est pas révélé car le don d'organe est anonyme. Mentionner précisément la date pourrait alors établir le lien entre le donneur et le receveur.

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