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Saint-Haon

Deux Altiligériens découvrent un tableau volé au Louvre

jeu 22/12/2016 - 19:12 , Mise à jour le 27/11/2020 à 08:44

Présenté par la maison de vente aux enchères Eve pour sa vente à Drouot du 21 décembre 2016, le Campement de bohémiens (circa 1835 – 18 x 24,5 cm), annoncé comme une simple école française du dix-­neuvième siècle, bien que clairement signé Decamps, a été repéré sur Internet par un amateur d’art, Xavier van Pradelles de Palmaert, descendant de la famille de Rochelambert en Haute-Loire. Il lui rappelait un autre tableau du maître exposé au musée Pouchkine, Les Bohémiens.
Ayant vécu à Moscou et collaboré avec ce musée lorsque Jacques Ranc y était commissaire d’exposition, il a contacté ce dernier pour savoir si ce petit tableau ne serait pas une oeuvre authentique de Decamps. Jacques Ranc, Jacques Ranc, historien de l’art, commissaire d’expositions et spécialiste de l’artiste Alexandre­Gabriel Decamps (1803-­1860) dont il prépare le catalogue raisonné (répertoire des oeuvres authentiques), a immédiatement identifié un chef-­d’oeuvre volé au Louvre que le musée recherche depuis bientôt quarante ans.
----Vivant entre Paris et la Haute-Loire, au Thord de Saint-Haon, Jacques Ranc se mobilise également pour la préservation du patrimoine et des paysages des Gorges de l'Allier, tout particulièrement sur le site classé du Thord, qui est selon lui "malmené de toutes parts".-----Ce tableau offert au Louvre par le grand collectionneur Thomy Thiéry, avec des ensembles remarquables de Decamps, Corot, Millet ou Théodore Rousseau, s’est avéré disparu lors d’un récolement le 15 janvier 1977. Après avoir vérifié qu’il ne s’agissait pas d’une copie ancienne ( Decamps compte parmi les artistes les plus copiés au dix-­neuvième siècle), Jacques Ranc a informé la conservation du Louvre de cette importante redécouverte.

Le commissaire-priseur de la maison Eve, Alain Leroy, a été informé dès lundi 19 décembre de la présence de cette oeuvre volée au Louvre dans sa vente à venir (photos officielles anciennes à l'appui avec le cachet du musée du Louvre et numéro d’inventaire) et Jacques Ranc a suggéré de contacter immédiatement le Louvre pour s’engager à retirer l’oeuvre de la vente et à la restituer (il faut rappeler qu’en droit français les oeuvres appartenant aux musées sont inaliénables et leur vol imprescriptible).

Cette oeuvre, qui serait passée inaperçue sans la curiosité d’un amateur et la vigilance du spécialiste de l’artiste, devrait être restituée rapidement au Musée du Louvre qui devrait profiter de cet événement pour rendre à l’artiste l’hommage que la conservation du Louvre lui promet depuis longtemps. En effet, Vincent Pomarède, actuel directeur des expositions et ancien conservateur en chef des peintures, devait être commissaire général d’une rétrospective Decamps dont Jacques Ranc devait être le commissaire scientifique. Mais ce projet a été plusieurs fois reporté.

Zoom sur Decamps
Si Decamps fut célébré comme l’un des trois artistes majeurs de son temps avec Ingres et Delacroix lors de l’exposition universelle de 1855, il reste le seul artiste français de premier plan à n’avoir jamais fait l’objet d’une rétrospective en France. Il a joué un rôle de pionnier à l’origine de l’orientalisme mais aussi du réalisme. Il a exercé une influence déterminante sur Daumier, Courbet jusqu’à Monet, Cézanne, Gauguin et Van Gogh. Il fut un phare pour les premiers photographes mais aussi pour les macchiaioli qui lui ont emprunté sa matière et la violence de sa lumière. Gérard de Nerval, Flaubert et Théophile Gautier l’ont admiré et salué comme le fondateur de l’orientalisme qui fut déterminant dans la construction de la modernité. Il a fasciné Balzac, Baudelaire et les Goncourt qui ont célébré sa puissance d’évocation, Zola son audace exemplaire.

----George Sand (qui a séjourné au Château de la Rochelambert) aimait tout particulièrement les bohémiens de Decamps (sujet du tableau volé au Louvre) qu'elle citait comme référence en 1835. "Le sujet du tableau (Bohémiens autour du feu) réchauffera les Altiligériens sous la neige en ce moment !", lance Jacques Ranc
-----Ce tableau, petit par la taille, n’en est pas moins important pour l’histoire de l’art. Il est emblématique du rôle de Decamps dans l’émergence du réalisme dans les années 1830 et 1840, entre Géricault et Courbet. Ce type d’oeuvre a eu un retentissement considérable chez les peintres mais également chez les écrivains. Dès 1835, George Sand cite Decamps et Callot comme les deux artistes qui ont le mieux saisi les bohémiens. Balzac révèle dans l’interdiction (1836) sa fascination pour le don d’évocation de Decamps qu’il déplore que sa propre plume ne parvienne pas à atteindre : « Decamps a dans son pinceau ce que Paganini avait dans son archet, une puissance magnétiquement communicative » capable de donner vie et histoire à un simple balai.
"C’est un univers captivant qui se révèle dans ce petit tableau plein de vigueur recherché par le Louvre depuis 1977, année ou sa disparition fut constatée dans les réserves où il était conservé faute de place dans les espaces d’exposition exigus de l’époque", confie Jacques Ranc.

Le redéploiement du grand Louvre est intervenu depuis et permettra d’accrocher dorénavant le tableau dans les salles du musée avec les quelque seize Decamps présentés en permanence au public.

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