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Les impasses du mouvement antifa

Par . . mer 09/02/2022 - 06:00 , Mise à jour le 09/02/2022 à 06:00

La nature profonde du mouvement antifa pose question.

De même que ses méthodes, souvent contestées.

Essayons d'y voir plus clair.

Les auteurs académiques, politologues, historiens et sociologues ont étudié en détail les groupes antifas dans le monde.

Parmi eux, Mark Bray a collecté des témoignages de plusieurs dizaines de militants et présenté bon nombre d’actions de leur mouvance.

Son livre "L’antifascisme. Son passé, son présent et son avenir" présente les idées et le fonctionnement du mouvement et résume bien l'histoire récente des antifas.

Et il a révélé – avec beaucoup d’exemples et de détails – différentes contradictions et limites de leur action.

De qui parlons-nous?

Les groupes antifas se définissent comme des mouvements, et certains sont très hostiles aux partis politiques, alors qu’en réalité ce ne sont pas des mouvements sociaux larges mais plutôt des groupes politiques, possédant leur propre programme. 

Ils déclarent vouloir que plus de monde se joigne au combat contre l’extrême-droite, mais dans la pratique ils posent beaucoup d’obstacles sur le chemin de l’élargissement du mouvement.

Toutes ces contradictions (et d’autres) peuvent être constatées dans la trajectoire de beaucoup de mouvements antifas.

Première impasse

Beaucoup de militants antifa se déclarent libertaires, mais leurs méthodes révèlent parfois une attitude plutôt autoritaire.
Ils insistent sur la nécessité d’avoir une idéologie anticapitaliste pour pouvoir combattre le fascisme, mais la place centrale accordée à l’action physique de rue dans leur vision – qui n’est pas liée à l’idéologie anticapitaliste – attire souvent des personnes, surtout des hommes, qui sont davantage intéressés par le combat physique que par les idées politiques. 

Beaucoup de groupes antifas définissent comme fascistes différentes forces – des partis dominants, la police, le système carcéral, les contrôles migratoires, la LGBTI – phobie, le capitalisme en général … – qui ont beaucoup plus de poids social que les petits groupes néo-nazis, mais l’activité antifa se concentre généralement sur ces petits groupes. 

Le paradoxe est que la vision antifa n’est pas seulement hégémonique dans les groupes communistes orthodoxes mais également dans d’autres secteurs de la gauche radicale, comme les anarchistes, et même dans une majorité de groupes trotskystes. Ce n’est pas le lieu ici d’essayer d’expliquer pourquoi tous ces groupes ont adopté un modèle inauguré par le stalinisme.

Qui est antifasciste ? 

Le terme d’antifasciste ne s’applique pas à toute personne qui se bat contre le fascisme. Ils insistent sur le fait que l’antifascisme doit être compris comme “une méthode politique, le croisement d’une auto-identification individuelle et collective, un mouvement transnational qui s’est adapté aux courants socialiste, communiste et anarchiste… Cette interprétation politique transcende les dynamiques réductionnistes qui réduisent l’antifascisme à une simple négation du fascisme”

Ce problème de terminologie émerge dans de nombreux champs de la lutte sociale. 

En général, les militants utilisent une définition exclusive de qui est et de qui n’est pas antifasciste 

Le concept des 99%” – opposés aux 1% de la population qui détient le pouvoir dans le monde – a émergé du mouvement Occupy aux États-unis. Parler de ‘l’antifascisme des 99%” implique évidemment une petite exagération, mais cela donne une idée de l’objectif qui est de créer un mouvement réellement large.

Insister sur le fait que l’antifascisme doit être révolutionnaire et anticapitaliste est également une simple déclaration d’intentions. Il est évident que malgré certaines opérations à court-terme visant à s’ouvrir vers l’extérieur, la conception traditionnelle restreint la définition du terme “antifasciste” à un très, très petit pourcentage de la population. 

L’identité antifa

Le point précédent nous conduit à une autre question: quels sont les enjeux qui préoccupent le plus les groupes antifascistes et sur lesquels ils construisent en général des mobilisations ?

Force était de constater que les milieux de gauche, antifascistes et antiracistes se sont fortement mobilisés pour protester contre l’assassinat de Clément Méric dans toutes les grandes villes françaises et qu’ils ont été terriblement absents des mobilisations organisés par les musulmans.

Il faut considérer la deuxième partie de la phrase du manuel antifa: “Soutenir les autres antifascistes … arrêtés en lien avec leurs activité antifa”. Très souvent, il semble que cette condition-ci ne soit pas appliquée, que n’importe quelle arrestation d’un militant antifa amène le mouvement à se mobiliser et à le soutenir, que l’arrestation soit en lien ou non avec le combat contre l’extrême-droite . Certains groupes antifas passent plus de temps à manifester contre la répression qu’ils subissent qu’à lutter contre les groupes fascistes.

Il est nécessaire d’insister qu’il serait faux de généraliser et qu’au sein du mouvement antifa il y a de nombreuses personnes qui sont très engagées dans le combat contre le fascisme. Mais on ne peut pas nier qu’il existe également, parmi certains militants antifas, cette tendance à envisager l’antifascisme comme “tout ce que fait un militant antifa” et non comme “toute personne qui se bat contre le fascisme”. Et cela découle de la définition étroite de l’antifascisme défendue par beaucoup de personnes dans le mouvement.

L’action directe

L’action directe est un élément central dans la conception et la représentation de soi du mouvement antifa, et Bray inclut la “stratégie de l’action directe” à sa définition de l’antifascisme.

Mais en réalité l’action directe n’est pas une question de stratégie, mais plutôt de tactique, tout comme coller des affiches, distribuer des tracts, organiser des manifestations ou des réunions publiques, etc. Toutes ces actions spécifiques devraient figurer dans une stratégie globale permettant d’avancer. Il s’agit peut-être là d’une des choses les plus importantes : c’est une grave erreur de transformer en principe quelque chose qui n’est qu’une des formes d’action possibles qui peuvent être utiles à un moment ou à un autre.

Il y a généralement une insistance sur la combinaison entre action directe et idéologie anticapitaliste ou révolutionnaire, mais dans les faits le combat de rue contre le fascisme n’est pas forcément lié au combat anticapitaliste.

Une stratégie centrée sur le combat de rue est fondamentalement problématique au regard du sujet de la lutte. Elle transforme la majorité des gens en simples spectateurs qui observent passivement une minorité combattante et militante qui agit – vraisemblablement – en son nom. 

Quoi qu’il en soit, combattre une extrême-droite en expansion, qui se construit principalement à travers les élections nécessite des stratégies très variées dans lesquelles la confrontation physique est loin d’être l’élément central.

Des cercles concentriques

Le mouvement antifa se décrit comme un système de cercles concentriques.

Le premier niveau d’organisation est le “groupe antifa radical” et le deuxième est le “collectif antifa” – comme Vigilances 69 à Lyon ou Comité antifa Saint-Etienne, qui mélangent les gens, syndicalistes et militants de quartier.

Des militants à Toulouse seraient actuellement en train de “réfléchir” à un troisième niveau, “l’assemblée antifasciste”, qui regrouperait des militants, des organisations de gauche et des collectifs antifas.

L’élément clé est que les mouvements plus larges soient réellement démocratiques, transparents et indépendants.

Ainsi, différentes questions se posent. Est-ce que le modèle des “cercles” décrit plus-haut implique que les espaces plus larges prennent leurs propres décisions en tant que mouvements pluriels et autonomes ? Ou bien les cercles plus larges ne sont-ils que les courroies de transmission du noyau militant central ? Est-ce que les militants du “collectif antifasciste” (second niveau) sont au courant de l’existence du groupe restreint (premier niveau) ? Sur quelles base se fait la distinction entre ceux qui appartiennent à tel niveau ou tel autre ? (Et qui fait la distinction ?) Etcetera.

La vision exposée ici rappelle ce que l’anarchiste russe Bakounine recommandait il y a 150 ans. En public, il dénonçait l’”autoritarisme” ; en privé il prônait : “La dictature collective et invisible des alliés… une dictature d’autant plus saine et efficace que les attributs de son pouvoir seront voilés et que son caractère sera le moins manifeste”.

Le mouvement antifa et la lutte contre le fascisme aujourd’hui

Il est essentiel de comprendre qu’il n’y a pas nécessairement de conflit entre les groupes antifas radicaux et le mouvement uni, de même qu’il n’y a pas de contradiction entre le fait d’appartenir à un parti ou à un syndicat et d’être un militant d’UCFR. Si on accepte la définition selon laquelle un groupe antifa doit être révolutionnaire et anticapitaliste, alors il ressemble davantage à une organisation politique qu’à un mouvement social. Il a les mêmes raisons et le même droit d’exister que n’importe quelle autre organisation politique. Cependant, ce qu’il ne peut pas faire c’est demander que tout le monde adopte son point de vue politique comme préalable à toute lutte commune contre l’extrême-droite, et encore moins en ce qui concerne la lutte contre le racisme.

La solution qui permet à un groupe antifa de garder ses conceptions politiques sans concessions, tout en collaborant sur un pied d’égalité avec un éventail de forces bien plus large, est un mouvement uni dans lequel ni les militants anticapitalistes ni les secteurs plus modérés n’ont à abandonner leur programme. Ils travaillent simplement ensemble dans le combat spécifique contre le fascisme.

Le plus petit dénominateur commun

La difficulté est de comprendre que les symboles et la conception politique des antifas radicaux sont précisément ceci : l’héritage d’un secteur particulier du mouvement. Ni le drapeau rouge antifa, ni les drapeaux d’un syndicat ou d’un parti politique réformiste… ne peuvent représenter l’intégralité d’un mouvement large. Mais chacun d’entre eux, avec d’autres, forme une partie du mouvement et doit être visible, sans que l’un ou l’autre ne prévale sur les autres.

Le consensus au sein d’un mouvement uni est basé sur le plus petit dénominateur commun ; il n’inclut ni le programme politique complet d’un groupe antifa ni les promesses électorales d’un parti parlementaire. Mais il va sans dire que chacun des groupes participants va continuer à défendre son propre point de vue, en son nom propre. Les actions indépendantes portées par chaque secteur du mouvement ne concernent qu’eux-mêmes, dans la mesure où elles ne contredisent pas le plus petit dénominateur commun qui est le rejet du fascisme.

À gauche, il est toujours plus facile de se diviser que de s’unir dans la lutte. Les militants de toutes les traditions peuvent avoir des difficultés à accepter le modèle des luttes unies.