Quand les moulins m’étaient contés

Par Nicolas Defay ven 20/08/2021 - 16:30 , Mise à jour le 21/08/2021 à 04:00

Alain Groisier, ancien géomètre, passe son temps à rechercher ces structures de pierres, autrefois indispensables, à présent dévorées par le temps et la nature. Devant le Moulin de Guérin, dernier construit sur la Sumène, il laisse ses histoires envoûter les curieux, accompagnées par la respiration de l’eau en contrebas.

Un chemin caillouteux mangé par les arbres. Des morceaux de soleil qui se faufilent au milieu. Le bruit de l’eau quelque part au fond. Tous les sens sont en éveils. L’odeur de la forêt, la fusion des sons, les teintes des couleurs et des matières végétales. Même celui du goût est à la fête. Comme si la rivière donnait au palais des bonbons humides mêlés de menthe et d’épices minérales.

« Et quoi de plus sympathique que les bords des rivières ? »

Et puis se détache une forme humaine devant un mur de vieilles pierres. L’homme attend en silence les chanceux qui se perdent ici-bas pour leurs conter des histoires, sa passion des moulins comme celui qui se tient derrière lui. « Cet amour remonte à 1995, confie Alain Groisier. Cette année là, avec des copains de Saint-Julien-Chapteuil, on a rénové les moulins de Neyzac. Dans le même temps, nous avions fondé l’association Résurgence pour fédérer en quelques sortes les passionnés du sujet. Maintenant à la retraite, et de part mon ancien métier de géomètre qui m’a permis de cavaler un peu partout dans les campagnes de Haute-Loire, il a fallu que je me trouve une occupation. Et quoi de plus sympathique que les bords des rivières ? »

« Pourquoi a-t-on attendu si longtemps ? Parce que l’esclavage battait son plein. Et les esclaves ne coûtaient pas cher et étaient remplaçables à volonté. » Alain Groisier

Dans les entrailles du Moulin de Guérin. Photo par Nicolas Defay

« Il y avait un gros gain de temps à faire en remplaçant l’humain par la machine »

Le Moulin de Guérin, perdu dans les forêts capitoliennes, est le dernier à avoir été bâti sur la Sumène. « C’était en 1890, précise le passionné. Il est donc très récent ! Il a continué à produire de la farine panifiable entre les deux guerres puis s’est totalement arrêté en 1960. Durant ses dernières années, sa farine était destinée aux animaux. »

Alain Groisier raconte que les premiers moulins à eau sont apparus à l’époque des Romains, il y a plus de deux millénaires de cela. Ces derniers étaient équipés de meules que des esclaves activaient. « Mais ceux du type du Moulin de Guérin ne sont érigés qu’à partir du 12ème siècle. Pourquoi a-t’on attendu si longtemps ? Parce que l’esclavage battait son plein. Et les esclaves ne coûtaient pas cher et étaient remplaçables à volonté. Il a fallu que les seigneurs des terres se rendent compte qu’il y avait un gros gain de temps à faire en remplaçant l’humain par la machine ».

L'eau chute de près de 4 mètres pour activer la turbine à plat. Photo par Nicolas Defay

La graine et le meunier

Comme les moulins du moyen âge tardif (fin du 13ème siècle), celui de Guérin est équipé d’une meule en pierre mue par la force de l’eau. « Dans la partie en cave, il y a une roue horizontale installée à plat, décrit Alain Groisier. Par une conduite forcée, elle reçoit alors l’eau stockée dans l’écluse au-dessus (dénivelé d’environ 3,8 m pour le Moulin de Guérin). Une fois que l’eau agite cette roue, elle se met à tourner. Son axe entraîne la meule qui est accrochée dessus dans la partie supérieure de la bâtisse. Cette meule se met alors à tourner sur la meule immobile qu’on appelle meule dormante. Le meunier insère les graines entre les deux. La lourde friction transforme ainsi les graines en farine ».

« C’était un convoi de 4 tonnes que les bœufs acheminaient pendant des jours à travers les montagnes de la Haute-Loire et au-delà. » Alain Groisier

« Sur la Sumène (…) cela représente un moulin tous les deux kilomètres ! »

Pendant l’âge d’or des moulins comme celui de Guérin, les rivières de France et de Navarre étaient totalement investies par les moulins. « Napoléon avait demandé une enquête précise pour connaître leur nombre exacte, livre l’historien. En 1809, 83 000 moulins à eau sont répertoriés en France. Rien qu’en Haute-Loire, ce sont 1450 moulins enregistrés. Sur la Sumène, 87 moulins sont répartis sur ses 25 kilomètres plus la vingtaine de kilomètres de ses affluents. Cela représente un moulin tous les deux kilomètres ! » Selon ses études, la totalité des rivières altiligériennes comportait ainsi des moulins à l’instar de la Gagne, de l’Orcival vers Issarlès ou encore de la Gazeille au Monastier.

Alain devant le Moulin de Guérin, contant à qui veut son histoire. Photo par Nicolas Defay

50 nuances de grès

Concernant les pièces maîtresses, les meules, Alain Groisier nous révèle l’importance de la carrière de Blavozy et ses pierres de grès. « À l’époque, les meules blavoziennes équipaient tous les moulins du département. On a retrouvé des correspondances qui en mentionnent même en Ardèche. » Si, en 2021, l’Ardèche est à deux pas, c’était une autre affaire en 1850. Notamment pour transporter les 4 tonnes d’arkose, taillées par les carriers de Blavozy. « Une meule mesurait en général 35 centimètres d’épaisseur pour 140 de diamètres, pointe l’ancien géomètre. Elle pesait donc un peu plus de 1800 kilos. Vu qu’il en fallait deux, c’était un convoi de 4 tonnes que les bœufs acheminaient pendant des jours à travers les montagnes de la Haute-Loire et au-delà ».

« Si, par un coup de marteau malheureux, le tailleur cassait un élément de la meule en silex, ce n’était pas grave. Mais casser une meule de Blavozy et il fallait tout recommencer ! » Alain Groisier

Et puis est apparu Ikéa...en 1800

Malgré sa qualité recherchée un peu partout, la meule de Blavozy a vu une sérieuse concurrente apparaître au début des années 1800. Celle de La Ferté-sous-Jouarre (Seine-et-Marne). « C’était une meule constituée de morceaux de silex entourés par un cerceau en fer, explique Alain Groisier. Et de part cette particularité, deux gros avantages s’y détachaient. D’une part, le silex est plus dur que le grès, donc plus résistant à la friction. D’autre part, le fait qu’elle soit élaborée avec plusieurs fragments de pierres constituait moins de risque pour son élaboration. » Il s’explique : « Si, par un coup de marteau malheureux, le tailleur cassait un élément de la meule en silex, ce n’était pas grave. Mais casser une meule de Blavozy et il fallait tout recommencer ! »

Alain Groisier nous apprend que, sans le savoir, les meuliers de La Ferté-Sous-Jouarre avaient créé le concept qu’utilise à présent une célèbre entreprise suédoise. « La meule en silex représente les prémices d’Ikéa il y a plus de deux siècles. Les meuniers prenaient leurs meules en pièces détachées numérotées puis les assemblaient comme on le fait avec un meuble aujourd’hui ».

Les célèbres meules de la carrière de Blavozy. Photo par Nicolas Defay

Quand sonne le glas des moulins

Puis en 1880 se développe le cylindre. « La conception des pièces métalliques striées de rayures de hautes précisions achève lentement le procédé de la meule traditionnelle, indique Alain Groisier. Et c’est là que naissent les minoteries, séduisant en masse les boulangers et enterrant un à un les moulins d’autrefois ». D’après lui, la production de farine « à l’ancienne » attire doucement mais sûrement certains agriculteurs dans le pays. Peut-être un retour aux sources motivé par la quête d’un savoir-faire qui a traversé des siècles d’humanité.

Les graines de céréales différentes avant de se faire broyer. Photo par Nicolas Defay

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3 commentaires

ro

sam 21/08/2021 - 15:46

Etant élu de la commune de St Julien, je ne peux que remercier Monsieur Defay d'éclairer l'action de bénévoles passionnés et d'attirer des visiteurs ! superbe écriture mais ce n'est pas la première fois que je le remarque. 

sy

sam 21/08/2021 - 15:42

Enfin un peu d'histoire sur zoom. Et quelle belle histoire des vieilles pierres ! Merci à zoom et au journaliste. J'avais déjà remarqué sa plume sur un article concernant Jules Vallès

li

sam 21/08/2021 - 15:37

Très intéressant. On sort enfin des articles basiques.