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Chadrac

Lorsque deux hectares dissimulent une guerre de la terre

mer 30/09/2020 - 15:28 , Mise à jour le 27/11/2020 à 09:08

Mercredi 23 septembre 2020, un long message apparaît sur le réseau social Facebook. Son auteure, Françoise Balme du Garay, se décrit comme une agricultrice paysanne éleveuse bio dans la commune du Monteil. Son cheptel se compose d’une centaine de montons Bizet, installés sur une quinzaine d’hectares autour de sa propriété. « Depuis 4 ans, je ne peux plus faire assez de mon propre fourrage pour alimenter tous mes montons, partage-t-elle. Ceci à cause des sécheresses successives qui m’obligent à faire seulement deux coupes au lieu de trois et de mes terres en grande partie parsemées de rochers. Ce n’est pas que j’ai trop d’animaux, c’est que je n’ai pas assez de terres exploitables pour redevenir autonome comme avant. »

« Qu’on me donne des hectares de labours et pas des hectares de cailloux ! »
Il y a environ 15 jours, elle apprend que deux hectares de terres seraient accessibles et destinés à de la culture agricole. Une large surface appartenant à la Communauté d’Agglomération du Puy-en-Velay située à moins d’un kilomètre de son domicile. Cette aubaine devient alors une solution de survie pour son activité. « Je suis en polyculture élevage, explique Françoise Balme du Garay. Cela veut dire que je nourris mon troupeau exclusivement avec ce que je cultive et récolte. C’est ce qu’on faisait dans les années 1960-70. »

Depuis 12 ans dans la profession, elle cultive en ce sens du seigle, de l’épeautre, de l’orge et du méteil. « Je veux rester autonome car c’est la conduite que je me suis choisie. Je ne veux dépendre de personne. Mais depuis quatre ans, je dois acheter du foin à mes voisins faute de produire assez. » Selon ses calculs, une boule de foin de 200 kg coûte 50 euros. « Une fortune pour moi ! Il me faudrait environ 150 kg de foin par jour mais je ne peux que proposer une boule de foin tous les deux jours à mon cheptel. Mes moutons sont au régime en attendant qu’on me donne des hectares de labours et pas des hectares de cailloux ! »

----La CAPEV en recherche d'alternatives
La décision est prise et aucune commission n'est, pour l’instant, prévue pour statuer sur le dossier d’après Michel Joubert. « Si, toutefois, un élu estime qu’il faut réunir une commission alors il y a une possibilité que tout soit remis en cause. En tous cas, nous allons effectivement tenter de trouver des pistes et des alternatives pour aider Françoise Balme du Garay à bénéficier de terres et à redevenir autonome dans son activité. » Actuellement, la CAPEV n’a pas encore défini une solution précise mais promet que le sujet sera bientôt mis à l’étude.-----« Être femme dans ce monde agricole (...) ne semble pas être des critères suffisants pour être fiable »
Mais après s’être bercée d’illusion sur ces 20 000 m² d’or brun, elle prend connaissance qu’un autre agriculteur s’est également positionné sur ces terres tant convoitées. Le dernier éleveur bovin de la commune de Chadrac. « Michel Joubert (président de la Communauté d’Agglomération du Puy, Ndlr) m’a dit qu’ils avaient décidé que ces fameux deux hectares reviendraient à mon voisin alors qu’il a plus de 60 hectares pour lui. Moi, je n’en ai que 15 dont seulement trois labourables. »

Vivant cette situation comme une injustice, elle lance alors son appel à l’aide sur les réseaux sociaux, déterrant au passage la difficulté d’être une femme dans cette activité professionnelle. « Être femme dans ce monde agricole, être engagée dans les circuits courts, avoir fait le choix de l'agroécologie (…), ne semblent pas être des critères suffisants pour être fiable, écrit-elle. Pourtant, mon modèle de petite ferme est viable économiquement et fait partie de l'avenir de notre territoire ». Partagé près de 300 fois et commenté à foison, son message a clairement ému et émeut encore la sphère internet.

« Tous les agriculteurs ont besoin de terre, c’est certain ! »
Interrogé sur « l’affaire », Michel Joubert a certifié son choix et l’explique en ces termes. « L’agriculteur de Chadrac nous a fait la demande il y a déjà plusieurs mois alors que Françoise Balme du Garay ne nous a partagé son souhait d’avoir ces deux hectares que tout récemment. D’autre part, la remise en état de la parcelle va s’avérer longue et coûteuse avant qu’elle ne soit totalement cultivable et je ne suis pas certain que Madame du Garay aurait eu les moyens d’assurer cette gageure. Enfin, tout comme elle, l’agriculteur de Chadrac a aussi besoin de terres, contraint lui-aussi d’acheter du fourrage faute de terrains disponibles à exploiter. Cela n’a rien à voir avec l’opposition Grande ferme contre Petite ferme, agriculteur contre agricultrice, bovin contre ovin. Si Madame du Garay nous avait fait la proposition avant, nous lui aurions cédé les terres en question. » Il ajoute : « Tous les agriculteurs ont besoin de terres, c’est certain ! C’est un mal généralisé quelles que soient la grandeur et la production choisies ».

(Françoise Balme du Garay possède 15 hectares de terres mais dont seulement trois cultivables. Les autres sont en partie recouverts de rochers et inexploitables en l'état.)

« Il me paraîtrait logique de les octroyer à l’agriculteur de Chadrac »
Jean-Pierre Nicolas, 1er adjoint à la commune de Chadrac, nous éclaire sur la genèse du dossier. « Après l’élection municipale du 28 mai, l’agriculteur de Chadrac est venu nous voir dans le courant du mois de juin pour nous signifier qu’il était intéressé par ces deux hectares. Nous lui avons répondu qu’il devait s’adresser à la CAPEV (Com d’Agglo du Puy-en-Velay, Ndlr) car c’était eux les propriétaires. Il a donc fait un courrier à l’Agglo à la fin juin dont il nous a fait parvenir une copie. Il y a moins de 15 jours, l’agricultrice du Monteil a souhaité s’entretenir avec Corinne Bringer, maire de Chadrac, pour acquérir les terres en question. On lui a fait la même réponse qu’à l’agriculteur de Chadrac. »
Il continue : « Je ne sais pas pas où en est le dossier mais il me paraîtrait logique de les octroyer à l’agriculteur de Chadrac non pas parce que c’est un homme et qu’il fait du bovin, mais parce qu’il les a demandées bien avant et que ses bâtiments sont dans la même commune que les deux hectares ».

Deux propositions de terrains de la part du Monteil
Il arrive parfois qu’en tirant le fil d’une belle pelote de laine, on tombe sur quelques nœuds enchevêtrés. L’un d’eux a été pointé du doigt par Isabelle Hostin, élue à la municipalité du Monteil. « Pendant la période du confinement, Françoise Balme du Garay a appelé la mairie pour avoir des terrains urgemment. Christophe Pal, pas encore maire du Monteil mais adjoint, a remué ciel et terre pour satisfaire sa demande. En tapant à toutes les portes possibles, il lui avait trouvé deux terrains d’une surface totale de deux hectares. L’un vers la station d’épuration de Chadrac appartenant à la CAPEV et le second entre les deux ponts à proximité du Monteil, possédé par la SAE. Elle n’a jamais daigné répondre à ces deux propositions. Si elle envisage de venir sur les terrains de Multi Transports, l’accès à ces deux terrains est le même pourtant ».

----Remarques de Françoise Balme du Garay :
"- Les terrains communaux du Monteil ont été attribués sans grande publicité. En 2018, personne de la mairie n’est venue me voir pour me demander si ces terrains m’intéressaient. Je n’ai trouvé aucune trace de ces conventions, ni du processus d’attribution dans les délibérations du Conseil municipal.
- Christophe Pal m’a effectivement évoqué d’autres terrains qui se situent à Chadrac mais pas au Monteil. N’est-ce pas facile de proposer ce qui ne vous appartient pas !
- Michel Joubert m'a reçue et m'a écrit que ma demande serait étudiée. Pourtant, mon concurrent n’a pas attendu l’accord signé de l’Agglo pour commencer à labourer la parcelle. Les terres lui ont donc été attribuées d’office."-----Investir des terrains communaux sous conditions
Un autre nœud que la mairie du Monteil a du mal à digérer concerne des biens communaux. Françoise Balme du Garay dénonce le fait que des terrains communaux au Monteil soient occupés par des particuliers alors qu’elle avait demandé à la municipalité de pouvoir y accéder, en vain.
« Ces terrain en question sont effectivement des terrains communaux mais les personnes qui les occupent sont bien tous les trois des agriculteurs et inscrits à la MSA, martèle Isabelle Hostin. Vu que les agents d’entretien avaient du mal à les entretenir du fait de leur inaccessibilité, la mairie a proposé en mai 2018 une convention d’une durée de trois ans pour de l’éco-pastoralisme. Les personnes intéressées se doivent alors de suivre une charte précise, à savoir faire tourner les troupeaux, que ce soit des effectifs réduits, l’obligation d’entretenir les terrains et de parquer les animaux. Françoise Balme du Garay était au courant de la présence de ces terrains et de cette convention. Elle ne s’est pourtant pas inscrite en 2018. Elle le pourra, si elle le souhaite, se porter candidate au terme des trois ans de convention en mai 2021 ».

« Tous les jours, ce sont deux agriculteurs qui mettent fin à leur vie »
Mais au-delà de ce conflit qui oppose deux parties et quelques institutions, c’est toute la réalité du monde agricole qui est mise en exergue. Pour une poignée de terres. Pour juste vivre ou survivre. Pour espérer transmettre ses valeurs à ses descendants. « Je vais peut-être devoir mettre la clé sous la porte alors que la transmission de ma ferme est assurée avec mes enfants, termine Françoise Balme du Garay. La guerre de la terre, la course aux profits et aux primes européennes tuent les plus petits paysans comme moi, lesquels sont pourtant indispensables dans le paysage agricole. Alors il ne faut pas s’étonner qu’en France, tous les jours, ce sont deux agriculteurs qui mettent fin à leur vie, à leurs conditions et à leurs misères ».

Nicolas Defay

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