"Jurée à la Cour d'Assises, c'est vertigineux comme truc !"

Par G.La jeu 16/12/2021 - 17:00 , Mise à jour le 16/12/2021 à 17:00

Edith, 25 ans, travaille dans le secteur de la petite enfance. Cet été, le hasard la désigne comme jurée populaire pour la session d'octobre à la Cour d'Assises du Tribunal du Puy. Elle a accepté de nous confier son ressenti après cette expérience "riche, mais tellement lourde en terme de responsabilités". Vous ne verrez pas son visage, elle préfère rester discrète, finalement simple citoyenne.

Tout commence à l'été 2021: " Vous avez été tirée au sort sur la liste départementale des citoyens appelés à siéger en qualité de juré à la Cour d'Assises". C'est par ce courrier qu'Edith, 25 ans, apprend que cette année, l'automne ne ressemblera pas aux autres. La justice, c'est un monde inconnu. Elle n'a jamais mis les pieds dans un tribunal, même à l'école, à l'occasion de sorties scolaires. "De toute façon, je crois que si on nous l'avait proposé , je n'y serais pas allée. C'était un univers très loin de mes préoccupations", nous avoue-t-elle. La Cour d'Assises : le tribunal des Crimes, des tentatives, des complicités. Pas question de se dérober pour Edith. De toute façon, sans justification valable,c'est impossible de se désister. Juré, c'est un devoir de citoyen. "Tout de suite, j'ai appelé une copine en Droit, et je lui ai posé plein de questions ! "

"Emotionnellement, c'est rude ! Ce n'est pas des choses légères. C'est une responsabilité impressionnante de se dire qu'on va participer à décider de la vie de plusieurs personnes."

Une fois effectuées les dernières vérifications d'identité, l'ensemble des jurés est réuni, et la première journée débute par une vidéo de présentation en compagnie des magistrats en charge des affaires, dans laquelle est expliqué le déroulement du procès. Lorsqu'elle l'évoque le déroulé du procès, Edith , à plusieurs reprises, revient sur le cérémonial appliqué au fonctionnement de la Justice. Le décorum, avec ses costumes, ses rituels. "C'est pas anodin tout ce cérémonial, c'est très intimidant même pour la novice que je suis".

Photo par Zoomdici CD

Nouveau tirage au sort. Edith est désignée jurée pour l'affaire qui débutera l'après midi. Il faut prêter serment , le célèbre "je le jure". Et oui juré, parce qu'on jure... On jure d'essayer d'être juste. "Au moment du serment, on nous lit un texte, je l'ai trouvé très beau. Il y est question de l'intime conviction. Ca m'a parlé. Je devais essayer d'être juste." Elle nous parle alors de l'extrême concentration que demande cette mission. "On peut prendre des notes, nous précise-t-elle, et j'étais vraiment contente de ça, de ne pas avoir la sensation de rater quelque chose. C'est ce qu'on nous demande d'abord, d'être des oreilles!" . On lui demande si parfois elle a eu peur de l'après, peur des conséquences du verdict. "Il y a un moment ou deux, j'ai eu peur, oui. Mais je mets ça sur le compte de la fatigue, de l'émotion, et juste parce que j'avais la tête complètement dans les histoires horribles de ces gens-là. En fait, je savais qu'il n'y avait aucun danger". Puis arrive le moment des délibérés, au 2ème jour du procès. Les magistrats sont là aussi, ils apportent les clés de droit, afin de pouvoir décider de façon éclairée. Les magistrats aussi participent, mais c'est toujours les voix du jury populaire qui auront le pouvoir de décision. 

"La sensation qu'il n'y a pas de certitude, il faut vraiment être ok avec ça, et c'est vertigineux comme truc!" 

La décision, le jugement, qu'en pense-t-elle quelques semaines aprés ? "Je suis d'accord avec les décisions prises, mais on se pose toujours des questions, le doute reste énorme, de toute façon comment être sûr que la décison qu'on a prise est la bonne ? ". Avec des propos toujours dans la retenue, qui nous donne l'image d'une jeune fille discrète, Edith enchaîne: "j'étais contente que ce soit fini, c'est vraiment éprouvant émotionnellement. Je ne suis pas en béton". Elle nous avouera quelques minutes plus tard avoir souffert d'une méchante rage de dents la dernière nuit, avec de la fièvre, et des flashs du procès qui revenaient. Elle murmurait alors que oui, cette expérience l'a bien "brossée" ! "Et puis la décision est collective, c'est partagé, rajoute-t-elle en esquissant un sourire, ça m'empêche pas de dormir, mais je me suis dit que j'étais vraiment heureuse de la suppression de la peine de mort en France . Certes, on a pris des décisions qui auront un impact énorme sur les gens, mais ils ne sont pas morts ! Il peut y avoir réparation ! " Le poids de la responsabilité des décisions de justice prend alors toute sa place.

Un manque flagrant de moyens pour exercer la Justice

Sa jeunesse ne l'empêche pas de se questionner à l'issue de cette expérience de vie. D'abord sur le rôle des magistrats , et les conditions difficiles dans lesquelles le manque de moyens, de personnel, les contraint à exercer leurs fonctions : " les Assises, c'est particulier d'accord, mais c'est aussi très intense pour les magistrats. Il manque du monde. Et beaucoup de procès vont très vite, je me demande comment ils ont le temps  ?" Elle persiste :"Je me suis rendue compte que jusqu'au moment du jugement, ils ne sont pas plus sûrs que nous. Eux aussi ont besoin d'avoir tous les éléments possibles". L'un d'entre eux lui confiera d'ailleurs, au détour d'un couloir lors d'un échange avec un pair  qu'il est beaucoup plus facile et rapide pour un magistrat de juger quand il ne s'occupe pas de l'affaire...

A l'instar du manque de magistrat, elle déplore aussi le manque de suivi des gens condamnés, faute de budget suffisant. " C'est rageant , c'est des récidives et on sait que c'est dû aussi à un manque de suivi, de budget ...". Elle regrette de ne pas savoir ce que les gens vont devenir, ou plutôt de ne pas savoir si les décisions prises auront un impact bénéfique sur la suite.

Je ne suis pas optimiste sur la vie politique en général. Je n'ai plus envie d'aller voter. Les jurés populaires c'est important ! C'est une forme de participation très directe à la vie citoyenne

Arrive alors la question de la suppression des jurés populaires, que la Loi pour la confiance dans l'Institution judiciaire portée par le Garde des Sceaux Dupont-Moretti prévoit de remplacer par les Cours criminelles constituées de magistrats professionnels. Qu'en pense-t-elle ? " Je n'avais pas spécialement envie d'aller voter; depuis peu je votais, pour des raisons écologiques, mais franchement la décision politique récente sur les nicoténoïdes, m'a rendue désabusée, vis à vis du pouvoir de l'argent. Jurée d'Assises, c'est une forme de participation à la vie citoyenne. C'est une expérience très riche, on est mis dans une situation de grosse responsabilité, qui peut être lourde à porter. Mais je suis contente de l'avoir vécue". Et sur l'intérêt d'un juré populaire, c'est sans conteste pour elle une richesse qu'apporte cette diversité de personnes, même si il manque la voix de ceux qui choisissent de ne pas s'inscrire sur les listes électorales. Alors pour Edith, les jurés populaires , c'est important, " c'est remis en cause c'est dommage, d'autant plus car c'est une question de budget . Symboliquement, il faut que ça existe !". Si elle était à nouveau tirée au sort au cours des 5 prochaines années, Edith aurait le droit de refuser. Mais elle ne s'interdit pas d'y retourner un jour, si son devoir de citoyenne venait à la rappeler ...

 

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