Culture : « Je pense qu’ils sont en train de détruire la culture de façon consciente et volontaire »

Par Nicolas Defay ven 18/12/2020 - 11:48 , Mise à jour le 18/12/2020 à 11:48

Inquiétude, émotion, incompréhension. Les professionnels de la culture du département ont partagé leurs ressentis quant à leurs situations. Mais plus que leur propre sort, le bâillonnement de leurs voix et de leurs lieux de travail fragiliserait l’essence même de ce qui fait l’humain.

« Comme dans les camps de concentration où la culture était totalement absente, l’homme devient une bête ! Sans la culture, l’homme devient un monstre ! La culture est cet endroit qui nous sauvegarde de cette monstruosité et de cette laideur ». Aux côtés de la chanteuse Fenja Abraham, ils sont plusieurs dizaines de professionnels à s’être réunis dans un lieu symbolique : l’une des salles du CinéDyke au Puy-en-Velay. Tour à tour, ils échangent leurs points de vue sur la fermeture de leurs lieux de travail, leurs lieux de vie, une fermeture qui ne semble avoir ni de fin, ni de solution à court terme.

Ce que pèse la Culture en France ?

La culture génère en France 57,8 milliards d’euros de valeurs ajoutées par an. Comparé à celle de l’industrie automobile, c’est sept fois plus pour le PIB français (3,2%). Les emplois de la culture représentent 3 % de ceux de l’ensemble de l’économie française. En 2018, selon les données Insee, la culture et la création employaient 670 000 personnes

Des paradoxes incompréhensibles

Dans la salle obscure du cinéma, ils parlent devant un écran inerte, dans le coma depuis des mois interminables. « Quelle violence que le mépris du Gouvernement à l’endroit de la culture !, livre Lionel Alès, comédien et porte voix du (futur) Collectif Intermittents et Précaires de la Haute-Loire. Où est la logique médicale quand d’un côté, on maintient fermé les théâtres, cinémas et musées et que de l’autre, on autorise l’ouverture des lieux de cultes ? Où est la logique économique quand aujourd’hui, on peut acheter une voiture mais qu’on ne peut pas aller voir un spectacle ou un film ? »

« Aucun foyer de contamination n’a été enregistré suite à un spectacle vivant »

Entre les temps de paroles, des miettes de silence s’éparpillent sur les sièges rouges de la salle. Un peu comme des brefs hommages rendus à cette profession qui se meurt lentement. Patrick Bourret, médecin pour manger et comédien pour vivre, s’exprime à son tour. « Aucun foyer de contamination n’a été enregistré suite à un spectacle vivant ou après une séance de cinéma. Jamais ! L’argument du Gouvernement ? Que les gens qui sortent de ces lieux se rassemblent dehors et peuvent, à ce moment-là, se mettre en danger. Je trouve cet argument minable ! »

« Nous demandons les mêmes règles pour tous ! »

Guy Reynaud, patron du CinéDyke, insiste également sur cette incohérence à l’œuvre dans le pays. « Le centre commercial de la Part Dieu à Lyon mesure 150 000m², indique-t-il. Avec la règle de une personne pour 8m², cela fait environ 15 000 clients qui peuvent se réunir dans un même lieu. Et le comble dans tout ça, c’est que le cinéma implanté dans ce centre doit, lui, rester fermé. Les galeries d’art sont ouvertes, les cinémas fermés. Les piscines sont autorisées, les théâtres interdits. Pourquoi ? Nous demandons les mêmes règles pour tous ! » Il rajoute : « Ce virus est très certainement loin d’être le dernier. Il faut que ceux qui nous dirigent formulent une vision à long terme sur le sujet pour les années à venir ».

« N’est-ce pas plus pratique pour un gouvernement d’avoir des citoyens décérébrés ? »

Une vision à long terme. Si certains déplorent l’incompétence de l’État, d’autres, au contraire, perçoivent cette fameuse vision à long terme que le Gouvernement aurait choisi. « Quand je parle de ça, on me traite souvent de complotiste, commence Rémi Peyrache, musicien incontournable de la scène altiligérienne. Mais je pense que le Gouvernement en place est loin d’être désorganisé et incompétent. Je pense qu’ils sont en train de détruire la culture de façon consciente et volontaire. Car, par définition, la culture, ça cultive. N’est-ce pas plus pratique pour un gouvernement d’avoir des citoyens décérébrés ? »

« Tout les États totalitaires ont commencé par l’annihilation de la Culture » Patrick Bourret, comédien.

« Tout seul, un être humain ne peut pas exister. Tout seul, un être humain est mort »

À la question de connaître leurs ressentis quand les dirigeants politiques définissent leurs activités comme non essentielles, l’espace s’emplit alors d’une passion presque palpable, leurs voix éraillées de colère. « C’est à la fois intellectuellement aberrant, blessant et offensant, partage Hervé Marcillat, comédien de théâtre. Je trouve ce terme absolument terrible. La culture au sens de l’échange est essentielle. L’essence de l’être humain est ce qu’il partage. Tout seul, un être humain ne peut pas exister. Tout seul, un être humain est mort. C’est dans ce sens-là que la culture est essentielle pour la construction humaine ».

La Culture inscrite dans les gènes de l’Homme

Dans la salle, la voix d’une autre artiste intervient : « Si cela était non essentiel, cela n’existerait pas. L’humain a créé la culture. Des peintures rupestres faites il y a 40 000 ans à l’art d’aujourd’hui, jamais la culture ne s’est arrêtée. La culture n’est pas que de la consommation. C’est une façon d’exister en tant qu’être humain et pas en tant que bête ».
Elle termine en ces mots : « Un homme a dit un jour que c’est avec la Culture que l’Homme se libérera. Cet homme était Jean Jaurès ».

Les musées patientent

Le musée Crozatier du Puy avait prévu une réouverture au 16 décembre pour lancer son exposition "Mémento". Il devra attendre encore. Dans cette nouvelle installation, peintures, sculptures, photographies et vidéos interrogeront le sens du souvenir, de la mémoire face à la fugacité de l’existence et à la tragédie de l’oubli. Une expo réalisée grâce aux collections du FRAC Auvergne et du musée ponot.

« La Culture est pour nous essentielle. La Culture est pour nous vitale »

Pour clore cette séance de cinéma, vivante et triste à la fois, Lionel Alès partage les points nécessaires pour sortir de ce trop long et mauvais métrage. « Nous demandons la réouverture immédiate des théâtres, des cinémas, de tous les lieux de spectacles ainsi que des musées. Nous demandons la prorogation au-delà du 31 août 2021 des droits à l’assurance chômage des annexes 8 et 10. Nous demandons une aide d’urgence à destination des plus fragiles et des précaires. Et par dessus tout, nous demandons à notre ministre de tutelle d’organiser un Grenelle de la culture afin de faire un état des lieux. Plutôt qu’un mépris, nous attendons du Gouvernement une pleine considération de nos professions. La Culture est pour nous essentielle. La Culture est pour nous vitale ».

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