S'il y a bien une certitude qui ressort de cet entretien, c'est que nos forêts ne seront jamais plus les mêmes. Alors, si de votre fenêtre, vous avez vu sur l'étendue verte des arbres altiligériens, impreignez-vous en bien, car ce tableau pourrait changer plus vite que vous ne le pensez.
Quatre canicules cet été et pas l'ombre d'une goutte de pluie, nos sols sont à sec. Pour la forêt du territoire, la facture devient lourde. Sous l'effet de la fournaise, cette nature que nous connaissons modifie sa partition pour vibrer au diapason d'un autre rythme. "La végétation souffre, diminue sa croissance et se met en dormance pour éviter de mourir", souffle François Chifflet, expert forestier au Parc naturel régional des Monts d'Ardèche, dont les forêts s'étendent sur neuf communes de Haute-Loire.
Mais à l'automne, tout se brouille. "On ne sait plus distinguer si l'orange des feuilles est dû à la saison ou à la sécheresse, car ça commence dès l'été."
Des arbres faibles, d'autres atteints d'embolies
Si ce mal insidieux est invisible à l'œil mal averti, il s'installe pourtant bel et bien au cœur du bois. À force de stress hydriques successifs, les arbres subissent des embolies : de l'air pénètre dans les vaisseaux du bois, dépérissant les cimes. Tout affaiblis qu'ils sont, les géants verts n'ont plus de ressources pour se défendre. "Les parasites les colonisent alors, c'est comme un humain quand il a le rhume", image François Chifflet. Les insectes prolifèrent, là où les arbres parvenaient autrefois à réguler la menace.
Cet affaiblissement de nos arbres est immanquablement lié à ces épisodes caniculaires. "On avait déjà remarqué en 2003 que les arbres étaient affaiblis, que certains ne récupéraient jamais et mourraient des années plus tard, se souvient l'expert forestier. À l'époque, on continuait de voir les effets de la canicule sur les arbres des années après, lorsque la forêt ne subissait pas de sécheresse. Maintenant, elle est en état de survie chaque été, alors on ne le voit plus."
Mais la chaleur n'est pas le seul ennemi. C'est d'ailleurs bien pour ça qu'on ne parle pas de réchauffement climatique, mais bien de dérèglement. "Les fluctuations de climat, c'est naturel, on connaît, mais jamais aussi successives. La répétition de contextes difficiles est compliquée pour les organismes." Entre gelées tardives qui grillent les bourgeons en mai et canicule immédiate, c'est tout un cycle des saisons qui se retrouve brouillé.
Adieu sapinières, bonjour le sud
La mortalité s'accélère ainsi tristement, touchant toutes les essences. À terme, c'est toute la carte postale de nos montagnes qui bascule. "Nos paysages vont évoluer avec des essences du sud. Ici, on a beaucoup de hêtraies-sapinières et d'épicéas, et on va voir apparaître plus de chênes et de douglas", prévient le spécialiste.
Et c'est tout le vivant que se retrouve percuté. Témoins de ce chamboulement, les cigales s'installent déjà en montagne ardéchoise et s'apprêtent bientôt à débarquer en Haute-Loire. Mais si nous voyons arriver une nouvelle arrivante, nous en perdons bien d'autres. Comme c'est le cas de l'Apollon, une espèce emblématique de chez nous et de l'Ardèche, un papillon des milieux subalpins, qui risque de s'éteindre totalement. "C'est tout un écosystème qui est en difficulté. Car moins d'insectes, c'est moins d'oiseaux, puis moins de prédateurs..."
Sauver la forêt
Alors il nous faut intervenir face à cette situation où pollution et agriculture intense s'ajoutent à la longue liste des coupables de cette nature fragilisée. Aujourd'hui, à bas l'ère des monocultures, il faut diversifier les peuplements. "On a des hêtres et des sapins en Ardèche dont on pense qu'ils viennent de l'Aude, c'est peut-être pour ça qu'ils résistent à la chaleur. Demain, il faudra peut-être aller chercher des souches de hêtres dans le Var, dont la génétique intègre déjà la résistance au stress hydrique." C'est le début de la course de l'homme contre l'homme pour aider la forêt à respirer.
Et c'est sur ce triste constat que nous concluons cet entretien : "On détruit vraiment tout..."
La plantes hôtes de l'apollon.
Photo par Damien Cocatre