'''L’éducation populaire s’est construite dans l’illégalité'''

mer 07/12/2016 - 14:03 , Mise à jour le 27/11/2020 à 08:44

Thierry Michalot est maître de conférences à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne (sciences de l’éducation). Éducateur spécialisé de formation, il a exercé dans le secteur de l’insertion et de la protection de l’enfance. Il s’intéresse notamment aux questions d’éducation hors école (éducation populaire, éducation spécialisée, éducation familiale et la protection de l'enfance) mais également aux évolutions du secteur associatif. Sur un ton volontairement provocateur, son intervention, ce mardi 6 décembre 2016, à la Maison de la Jeunesse et de la Culture (MJC) d’Espaly-Saint-Marcel, en ouverture de la Semaine de l’Educ pop en Haute-Loire, a été sans concession. Débattant de la place et du rôle de l’éducation populaire dans la recomposition des territoires, l’universitaire dresse un diagnostic que certains estimaient assez noir de la situation, notamment quant à la critique de la logique de projet : un outil de travail comme un autre, ont estimé plusieurs personnes dans le public, une autre manière de travailler qui peut aussi guider la réflexion. A l’issue de la conférence, Zoomdici lui a posé quelques questions. Interview.

Zoomdici : Thierry Michalot, quelle est votre définition de l’éducation populaire ?
T.M : C’est indéfinissable. Des gens s’y définissent, comme les associations qui ont organisé cette conférence. Mais les zadistes n’en font-ils pas ? L’éducation populaire s’est construite dans l’illégalité, par des gens qui se savaient légitimes. Alors je donnerais cette définition, faire de l’éducation populaire, remettre l’humain au coeur des actions, c’est aussi ça, c’est être capable de faire des choses illégales mais légitimes.

Zoomdici : Vous avez évoqué ces grandes associations qui assurent des délégations de service public (protection de l’enfance, temps périscolaire, secteur socioculturel...), le bénévolat y a-t-il encore la main ?
T.M : Oui, il y a encore beaucoup de gens passionnés, qui y croient. Ils continuent d’administrer ces grandes associations bénévolement, dans une logique d’engagement. Mais il n’y a pas de renouvellement. C’est peu séduisant pour des jeunes désireux de s’investir pour une cause associative, de devoir se muer en gestionnaires d’entreprises…

Zoomdici : Vous constatez une tendance à mettre en concurrence les associations entre elles pour ces délégations de service public, connaissez-vous des associations qui refusent cette logique ?
T.M : Oui, il a le Réseau éducation sans frontières (RESF), dont les membres, comme je disais au sujet de ma définition de l’éducation populaire, sont capables de faire des choses illégales mais qu’ils estiment légitimes. Il y a aussi ATTAC, qui justement œuvre à faire prendre conscience de la domination des finances.

Zoomdici : Pensez-vous que l’éducation populaire s’accommode de la logique de projet, pour le financement de ses actions ?
T.M : Les institutionnels s’en accommodent. Ils y trouvent du sens, c’est normal, car c’est là-dessus qu’ils vivent. Pour ma part, je pense que l’on doit s’interroger, s’émanciper du rapport de domination qui s’est établi avec les financeurs.

Zoomdici : Vous expliquez qu’il y a une grande souffrance au travail dans les associations qui assument des délégations de service public…
T.M :  Oui, les gens vont souvent à l’encontre de leurs convictions. Quand ils mettent en place un projet, ils doivent développer des arguments convaincants, même s’ils ne le sont pas forcément eux-mêmes, convaincus… Mais ils se disent, si je ne le fais pas, si je ne fais pas ce que l’on attend de moi, le projet ne se fera pas et ils n’y aura que des perdants, à commencer par les usagers de ces services. Mais il y a pire : ceux qui dénoncent ce système à haute voix sont souvent harcelés, deviennent les vilains petits canards…

J.J.

La Semaine de l’Educ pop en Haute-Loire se déroule du 4 au 11 décembre (voir le programme) avec des animations pour les adultes et les enfants au quatre coins du département.

L’éducation populaire, c’est quoi ?

« C'est l'éducation qui n'est pas cadrée dans les structures traditionnelles de la famille, de l'école ou de l'université, expliquait Jacques Bertin pour Politis.
(…) C'est aussi l'éducation de chacun par chacun : l'éducation qui ne vient pas d'en haut, des classes dominantes, mais qui cherche à refondre la culture populaire en accordant une égale dignité à toutes les classes de la société.
(…) C'est l'apprentissage de la citoyenneté, enfin : la citoyenneté qui n'est pas seulement la politisation (l'art de réfléchir sur la politique institutionnelle) mais une pratique active : art de parler en public, de savoir écouter, de gérer un groupe, de s'intégrer à la société... »
Trois grands moments sont considérés comme fondateurs de l’éducation populaire : la Révolution française avec le rapport Condorcet (1792) ; la création par Jean Macé de la Ligue de l’enseignement (1866) ; le Front populaire (1936) puis la Résistance et l’Après-guerre.

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