'''J’avais l’impression de ne pas être pris au sérieux et les médecins se contredisaient tous !'''

dim 26/04/2020 - 17:30 , Mise à jour le 27/11/2020 à 09:04

A l’hôpital Emile Roux du Puy-en-Velay, les soignants l’appelaient "le jeune". Thomas Chambon était probablement le plus jeune patient atteint de Covid-19 qu’ils avaient à traiter à cette période. Ce consultant en stratégie d’entreprise n’a effectivement que 33 ans. Résidant à Paris, il passe tous ses étés habituellement à Vals près Le Puy, d’où est originaire sa compagne.
Quand l’épidémie de coronavirus a commencé à toucher la France, le jeune couple a pris la décision de quitter la capitale, avant même l’annonce du confinement. « Je suis sensible aux maladies respiratoires - le rhume des foins, l’asthme - alors quand on a vu les hôpitaux engorgés, on a décidé d’aller dans la maison de mes beaux parents qu’ils n’habitent plus à l’année ». Le départ a finalement pu avoir lieu le 17 mars, à l'aube, au premier jour du confinement effectif à midi.

"J’assume totalement notre choix"
Quand on lui fait remarquer que l’exode des Parisiens n’a pas été très bien vu en province, il détaille les précautions prises : « On ne voulait pas prendre un train bondé, donc on a récupéré la voiture de mes parents et une fois arrivés à Vals, on ne sortait pas, c’était des proches qui nous amenaient les courses. » Et de poursuivre : « J’assume totalement notre geste, on avait le choix entre mourir dans un hôpital parisien saturé ou prendre nos précautions ailleurs. »

Quand le couple a quitté Paris, Thomas Chambon n’avait aucun symptôme du Covid-19. Sa compagne, en revanche, avait une très légère fièvre (37,5°C) et une perte de l’odorat. Mais elle n’a rien développé de plus. Lui, par contre, a vu sa température monter à 39,5°C trois jours après leur arrivée à Vals. « Je claquais des dents à me casser la mâchoire, raconte-t-il, c’était pire que des fièvres à 41°C que j’ai connues par le passé. » Quelques heures plus tard, en sortant du lit, il sent sa tête tourner et tombe à terre, inconscient. Quand il reprend connaissance, sa compagne est en sanglots, le croyant mort vu sa pâleur et son manque de réaction.

"On se sent seul, lâché dans la nature"
Tous les jours, Thomas Chambon voit son état se dégrader rapidement. Il reste une semaine au lit avec 39,5°C. Après quatre jours de gène respiratoire, il tente de consulter un médecin. Mais aucun ne veut le recevoir. Un médecin parisien accepte un appel vidéo. « Il était complètement largué, désagréable, il ne nous a pas aidés du tout ! » déplore le patient qui garde cette impression de ne pas vraiment avoir été pris au sérieux parce qu'il ne cochait pas toutes les cases des cas graves : « On se sent seul, lâché dans la nature, on vous dit de rester chez vous mais sans vous dire quoi faire, par exemple je ne savais pas s’il fallait que je prenne du paracétamol, les anti-inflammatoires je savais que non mais à part ça... »
Finalement un jeune médecin remplaçant au cabinet du n°78 avenue de Vals accepte un rendez-vous. Mais marcher 600 mètres jusqu’au cabinet était au-dessus des forces de Thomas Chambon dont la batterie de voiture avait lâché. Sa compagne a l’idée de louer un fauteuil roulant à la pharmacie.

Au stéthoscope, le Dr Louis Xavier repère un foyer infectieux au poumon droit. Il appelle la Régulation médicale téléphonique (04 71 04 33 33) qui lui répond que le patient est jeune et, à l’origine, en bonne santé donc pas d’hospitalisation. « Là, j’ai été pris comme d’une bouffée de chaleur, je ne comprenais plus ce que je voyais, comme si tout était pixellisé, puis j’ai vu une grosse lumière et des visages autour de moi, j’étais encore tombé dans les pommes », se souvient-il. Le médecin a alors contacté l’hôpital Emile Roux directement. Une ambulance a été détachée.

Les infirmières de plus en plus pressées par le temps
« En arrivant, j’ai vu les tentes montées à l’extérieur de l’hôpital mais je n’y suis pas passé parce qu’il n’y avait guère de doute que j’étais positif ». Un diagnostique confirmé par un scanner des poumons révélant un foyer modéré. Thomas Chambon n’est donc pas admis en réanimation mais dans un autre service Covid-19. « Ma saturation en oxygène dans le sang est descendue jusqu’à 92 %, ce qui est la limite, mais pas plus bas », explique-t-il.
En tout, le trentenaire est resté quatre jours à l’hôpital : « Progressivement, j’ai vu les infirmières de plus en plus pressées par le temps, même s’il n’y avait pas beaucoup plus de malades dans mon service a priori, elles devaient se changer entièrement entre chaque chambre par exemple, ça leur faisait une bonne surcharge de travail. »
Face à cette hyperactivité, le patient, lui, ne pouvait marcher plus de cinq minutes par jour dans sa chambre. A tel point qu’il avait besoin d’injections d’anticoagulants pour éviter une phlébite.

Le sentiment que personne ne savait ce qui se passait
Quant aux médecins, « ils changeaient tous les jours et se contredisaient entre eux, ce qui est compréhensible vu qu'il n'y a pas de précédent », remarqueThomas Chambon. Le premier a prescrit des antibiotiques. La seconde de la chloroquine. « On m’a fait passer un electrocardiogramme avec une machine qui ressemblait à une pieuvre et  on m'a couvert d’électrodes pour s’assurer que je n’étais pas cardiaque parce que c’est contre-indiqué avec la chloroquine », confie-t-il. Après deux prises, le troisième médecin arrête la chloroquine, disant que ça ne sert à rien, et prescrit un retour à domicile. « J’ai eu le sentiment que personne ne savait ce qui se passait, s’exclame le patient, que si ça marchait tant mieux et sinon c’était pour ma pomme ! »

Au 4e jour d’hôpital, Thomas Chambon allait enfin mieux après deux semaines de maladie. « C’était juste après la chloroquine mais je ne sais pas si ça a un rapport ou si c’est juste le temps qui faisait son effet... » Maintenant que le pire était passé, son soulagement était grand. Une dizaine de jours plus tard, le jeune homme était totalement guéri. « Je n’ai jamais vraiment pensé sérieusement que j’allais mourir, mais j’avais cette sensation horrible, quand je respirais, qu’il n’y avait pas assez d’air qui passait, je me dis que ça doit être atroce de mourir étouffé ».

Annabel Walker

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