Infanticides de St-Romain-Lachalm : "la prison m'a libérée"

mar 04/10/2016 - 17:49 , Mise à jour le 27/11/2020 à 08:43

Pour ce premier jour de session d'assises, l'accusée est longtemps restée tête basse. Presque une heure sans dire un mot, comme abasourdie par le réçit, froid et poignant, du Président, qui reprend les éléments matériels de cette triste affaire, où la misère humaine transpire de toute part.
Comme annoncé déjà dans notre précédent article, la quadragénaire est accusée du meurtre de deux nouveaux-nés. En 2012, la rumeur s’était propagée jusqu’aux oreilles des gendarmes d’Yssingeaux. Les investigations menaient les enquêteurs à découvrir, entre la chaudière familiale et le jardin, des ossements humains correspondants à au moins deux foetus.

La "fin de l'enfer" débute par son incarcération
La "fin de l'enfer", pour cette ancienne agricultrice, coïncide, paradoxalement, avec son interpellation par les gendarmes. Battue par son père petite, puis par son compagnon le reste de sa vie, elle n'avait plus de vie. Une situation si oppressante, tellement irrespirable que la mère de quatre enfants va étouffer son bébé après lui avoir donné la vie, en lui pinçant le nez et en lui recouvrant la bouche.
L'arrivée des gendarmes marque la "fin de l'enfer" pour  la quadragénaire et en garde à vue, elle reconnaît aussitôt le meurtre de son enfant et innocente son compagnon. Mais elle explique qu'il la violait régulièrement. Ce dernier nie. Jugé fin 2012 pour violences conjugales avec circonstances aggravantes, il avait écopé de deux ans de prison, dont un avec sursis. L'accusée reconnaît un précédent, datant de 2005, où elle avait procédé de la même manière.

----L'expertise psychiatrique ne relève "pas de trouble majeur du discernement et du lien à la réalité" chez l'accusée. Cette personne "fragile et passive accepte les violences". Elle ne présente "pas d'insuffisance intellectuelle". Le risque d'un acte de même nature n'est "pas à exclure et nécessite un suivi psychologique". Enfin, il n'est mentionné "aucun trouble ayant aboli son discernement", elle est donc passible d'une condamnation pénale.-----Quel ressort psychologique l'oriente vers un nouvel homme violent ?
Selon les principaux éléments de l'enquête, la cassure dans le couple intervient au troisième enfant. Tous deux étaient travailleurs acharnés et renfermés. Ils ne voulaient pas d'un cinquième enfant, surtout que la trésorerie n'était pas au beau fixe. Le père de famille avait expliqué que le couple travaillait très difficilement pour rembourser un prêt mensuel de 2 300 euros, contracté en 2007 après le rachat de la maison, de la ferme et de terrains, alors que l'exploitation ne cesse de croître, avec la bagatelle d'une trentaine de vaches, plus de 4 400 poulets, 1 200 canards, etc. 
A la barre, l'accusée explique que la plaie qui meurtrit le couple est bien plus profonde. Dès leur rencontre, et alors qu'ils ne vivent pas encore ensemble, il y a déjà des premiers coups qui fusent. Pourtant, elle est à ce moment en couple avec un autre homme, non violent. Mais le père de l'accusée, qui avait lui-même l'habitude de cogner sur sa fille, lui lâche : "il est trop riche pour toi, tu seras malheureuse". Et sans qu'on sache vraiment sous l'action de quel ressort psychologique, elle va s'orienter vers cet homme violent. Et le silence sera tout de suite de mise. "Je prenais déjà des coups à la maison, je pensais que ça allait peut être s'améliorer, que je pouvais avoir une vie meilleure... C'est raté", témoigne-t-elle à la barre.

"Là où on attache la chèvre, elle broute"
Mais comment expliquer qu'elle soit restée avec cet homme violent ? Comme toujours dans ce genre de situation, on a du mal à comprendre, de l'extérieur, que l'on puisse accepter un tel enfer. Lorsque les magistrats lui demandent, elle répond "la peur avant tout", et ajoute timidement ensuite : "et puis j'étais cautionnaire de tous les emprunts, j'étais piégée". Ajoutez à celà une vie sociale proche du néant et la peur d'être isolée et vous avez les ingrédients d'une perpétuelle fuite en avant.
Elle a bien essayé, un jour, de s'enfuir, mais il l'a rattrapée. C'est en 2007. Elle part avec ses enfants, chez l'une de ses soeurs, pendant deux-trois jours. Mais leur fils a une visite médicale à l'hôpital. Le père s'en souvenait et les rejoint sur place. Il lui promet monts et merveilles et devant les enfants, elle cède. "Là où on attache la chèvre, elle broute", lui aurait lancé le père de son compagnon

"Les gendarmes étaient gentils avec moi comme ça n'avait jamais été le cas avant dans ma vie
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C'est finalement en prison, à la Talaudière, qu'elle s'est refait une santé mentale. Une expérience bénéfique. "Je me suis libérée", avoue-t-elle, "enfin, je n'étais plus violentée. Je pouvais enfin parler sans qu'on me crie dessus, on pouvait aller au cinéma ou à la bibliothèque...". Un constat très largement partagé par le conseiller d'insertion et de probation qui l'a suivie durant son séjour carcéral. "La prison lui a offert du repos et du recul sur sa vie antérieure. Elle a aujourd'hui des projets et semble très impliquée dans la vie de ses enfants", détaille le rapport.  
Les surveillantes étaient à l'écoute. "Les gendarmes étaient gentils avec moi comme ça n'avait jamais été le cas avant dans ma vie", raconte-t-elle à la barre. Aujourd'hui, après 14 mois de détention provisoire, elle est retournée à la vie. Elle travaille en usine et a décroché un CDI. Mon employeur sait que je suis à la barre, mes relations avec les collègues sont bonnes. On fait parfois des repas ensemble. "La garantie d'un salaire (ndlr : environ le SMIC) qui tombe tous les 10 du mois, c'est l'Amérique", lance-t-elle, "sans ces soucis du passé, une vie comme ça, c'est royal pour moi aujourd'hui".

Le placement des enfants a été "libérateur pour eux"
Un passé qu'elle entend bien laisser derrière elle à présent, même si les fantômes de ses deux nouveaux-nés devraient la hanter jusqu'à la fin de ses jours. Un sujet qu'elle n'a pas encore été en mesure d'expliquer à ses enfants. Ces derniers, âgés de 16 ans, 14 ans, 9 ans et 7 ans, sont aujourd'hui tous les quatre placés dans un foyer de Sainte-Sigolène et gérés par l'ASE (aide sociale à l'enfance). Elle les voit tous les mois et peut désormais organiser des sorties en leur compagnie.
"Je les ai amenés à Confluence, à l'aquarium, à la patinoire... et je suis aussi allée les voir pendant leurs activités, comme ma fille au foot ou mon fils au cirque... tout ce que je n'ai pas pu faire avant", explique-t-elle. Selon l'accusée, le placement de ses enfants a été "libérateur pour eux", pour l'un, c'est "le jour et la nuit", pour l'autre, "c'est un miracle, il a changé tous ses plans".

Cinq ans et perpétuité sont les peines encourues
A quelques mètres de l'accusée, son ancien compagnon écoute sobrement l'abominable portrait que l'on dresse de sa personne. Il aura l'occasion de se défendre pendant les quatre jours du procès.
Cet ex-conseiller municipal de 42 ans, lui aussi agriculteur, sera jugé pour non-assistance à personne en danger car la complicité n’a pas été retenue (un non-lieu a été prononcé). Il encourt tout de même jusqu'à cinq années de prison et son ex-compagne la perpétuité. 

Maxime Pitavy

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