Faut-il interdire le téléphone portable au lycée ?

mer 24/10/2018 - 19:05 , Mise à jour le 27/11/2020 à 08:55

On ne peut pas encore parler d'obligation, mais plus d'incitation. Suite au fait divers qui s'est déroulé la semaine dernière dans un lycée de Créteil, Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Education nationale, a fortement encouragé les proviseurs à interdire l'usage du téléphone portable au sein de leur établissement scolaire. Jeudi dernier, soit le 18 octobre 2018, un jeune homme âgé de 15 ans avait été filmé avec un téléphone portable, arme -- qui était en réalité factice -- à la main pointée sur son professeure de biotechnologie lui demandant d'inscrire sa présence au cours malgré son arrivée tardive. La vidéo a ensuite été diffusée sur les réseaux sociaux. Placée en garde à vue puis mis en examen pour "violences aggravées", le lycéen a été remis en liberté en attendant sa convocation devant un juge pour enfants. Le ministre de l'Education nationale s'interroge sur la motivation du jeune homme, peut-être plus axée sur la diffusion de son geste que sur son inquiétude à être inscrit "présent" ou "absent" à son cours.

>> A lire : Interdiction du portable : qu'est-ce qui a changé au collège Jules Vallès ?

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  • 77% des Français possèdent un smartphone
  • 81% des Français disent utiliser leur smartphone pendant les repas pris en famille ou en compagnie d'amis
  • 43% des jeunes affirment qu'il leur arrive de rentrer en conflit avec leurs parents à cause d'un usage excessif du téléphone

(Source : enquête internationale de Deloitte 2016)-----Il y a quelques semaines, suite à un premier article sur l'interdiction du portable au collège (ci-dessus), Zoomdici a rencontré Philippe Trefelle, le proviseur du lycée public ponot Charles et Adrien Dupuy, pour faire un point sur l'usage que l'établissement pouvait faire de cette loi, on le rappelle, facultative pour les lycées. Si le chef d'établissement se satisfait de l'existence de cette loi "parce qu'elle fixe un cadre", là encore de la même manière que pour le collège Jules Vallès, elle n'apporte pas de grands changements puisque dans ce lycée, l'usage du téléphone portable était déjà réglementé dans ce fameux document, le Règlement Intérieur, élaboré par la direction de l'établissement, en concertation avec les personnels élus, les représentants d'élèves et de parents d'élèves. Toutefois, et comme le principal de Jules Vallès Marc Alcouffe, Philippe Trefelle voit d'un bon oeil le paragraphe du texte législatif ouvrant la possibilité d'autoriser l'utilisation du téléphone dans le cadre d'ateliers pédagogiques. Un outil intéressant pour apprendre le "bon usage" du portable et éviter ainsi "la perte de contrôle". Car lorsqu'il y a perte de contrôle, il y a addiction, nommée nomophobie, la peur d'être séparé de son téléphone mobile.
Les jeunes consultent leur smartphone 50 fois par jour en moyenne
Le proviseur du lycée Charles et Adrien Dupuy n'est pas tous les jours confronté à l'addiction au smartphone de ses élèves. Quelques cas seulement ont été observés dont certains ont nécessité une intervention du chef de l'établissement mais il peut les compter sur les doigts d'une seule main, assure-t-il. Aussi rares soient-ils -- et il ne s'agit que d'un lycée pris en exemple -- ces cas d'addiction n'en restent pas moins importants.
Une addiction reconnue par l'OMS
Le sujet est d'ailleurs devenu officiel car reconnu par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) depuis le mois de juin 2018. D'après une enquête internationale de Deloitte datée de 2016, les Français consultent leur smartphone 26,6 fois par jour en moyenne. Pour les jeunes âgés de 18 à 24 ans, ce chiffre serait quasiment doublé, jusqu'à 50 fois par jour, ce qui implique un temps d'usage conséquent. Mais d'après l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA), "l'addiction ne se juge pas au nombre d'heures d'utilisation, mais à son influence sur le comportement et à l'existence d'une pulsion irrésistible d'utilisation." Selon les résultats d'une enquête réalisée au mois de septembre  par BVA pour le compte de la marque Wiko et révélée par le Parisien - Aujourd'hui en France, 89% des 12-17 ans interrogés considèrent leur smartphone comme un outil indispensable pour garder le lien avec leurs amis, et 28% répondent systématiquement aux messages de jour, comme de nuit.  
Cinq questions à...
Stéphane Michel, chef de service du centre de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) du Puy-en-Velay.

A quel moment parle-t-on d’addiction ?
Lorsqu’il y a échec d’un contrôle. Je ne contrôle plus l’outil, je ne contrôle plus ma pratique ni le temps que j’y passe. Et puis, il y a une autre idée fondamentale, c’est la poursuite d’une pratique en dépit de tous les problèmes que cela peut occasionner. Et autour des jeux, ce qui pourrait être alertant, ce sur quoi il faudrait être particulièrement vigilant, c’est lorsqu’il y a décrochage au sens large du terme, pas seulement le décrochage scolaire, mais lorsque toutes les activités initialement investies par le jeune s’effritent un petit peu, voire même sont abandonnées. On peut interroger par rapport à cela les activités familiales, la communication, on peut faire référence aussi à tout ce qui est scolaire et extra scolaire.

Physiquement, peut-on détecter un comportement addictif ?
Le manque de sommeil peut bien évidemment entraîner de la fatigue. L’irritabilité peut également être un indicateur. L’irritabilité peut être provoquée autour de l’objet, du téléphone, de ce que cela lui fait vivre aussi parce qu’il peut y avoir une forme de harcèlement. Mais parfois aussi et là on va pouvoir s’en apercevoir s’il y a des décisions, une réglementation qui interdisent l’accès au téléphone ; la frustration. S’il y a des réactions disproportionnées, ça peut questionner.

Y-a-t-il un environnement qui favoriserait plus le développement à l’addiction ?
Je pense qu’à ce moment-là, il faut interroger le sens de l’utilisation parce que ça peut être aussi à un moment donné pour combler un vide et ça peut-être symptomatique d’une souffrance. Ce n’est pas la même chose si on est dans la communication, le plaisir, le ludique que si on est dans quelque chose de l’ordre du jeune qui se réfugie dans le jeu pour s’extraire de quelque chose sur fond de mal-être et de dépression. 

----Dans le cadre d'une mission confiée par l'Agence Régionale de Santé (ARS), les CSAPA de Brioude et d'Yssingeaux développeront dans les premiers mois de l'année 2019 les consultations jeunes consommateurs.-----Quelles sont les solutions ?
Maintenir la communication est primordiale. Et puis, il faut savoir aussi fixer les limites, car un adolescent de lui-même va avoir beaucoup de mal à s’auto-réguler. Quand on parle des limites, il s’agit également de définir les priorités, le moment de l’usage, la durée. Est-ce que ça doit passer avant ou après certaines activités ? Cela relève du rôle éducatif de chaque parent. Si un parent s'inquiète, il y a les consultations jeunes consommateurs gérées au Puy par le CSAPA d’Emile Roux ; même si je n'aime pas ce terme car implicitement et explicitement on parle de soins... Alors que c'est un dispositif entre la prévention et le soin, plutôt rassurant et d'évaluation, avec des conseils de professionnels. Ensuite, il peut y avoir une proposition de prise en charge qui dépend de ce que les professionnels identifieront et la mise en place d'un projet de soins. Le plus souvent il s'agit de consultations chez un psychologue. 

L'addiction au portable peut-elle pousser au passage à l'acte ?
Il faut être prudent, dire que la pratique de jeux entraîne des comportements violents voire meurtriers, c'est un raccourci trop naïf. Il faut se renseigner sur la personne. Est-ce qu'il n'y avait pas une maladie mentale déjà présente ? On sait lorsqu'il y a une fragilité ou une maladie présente que certaines consommations peuvent accélérer le processus, le déclenchement ou la survenue d'une pathologie déjà présente, mais de là à l'amener alors qu'elle n'existait pas, ce n'est pas du tout avéré, les spécialistes de santé n'ont pas validé ces choses-là.
Stéphanie Marin

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