Culture : « C’est un Doliprane pour soigner un grand malade »

Par Nicolas Defay ven 14/05/2021 - 07:00 , Mise à jour le 14/05/2021 à 07:00

Mercredi 12 mars, la Ministre de la Culture s’est exprimée à propos du devenir des intermittents du spectacle. L’annonce principale a été la rallonge de l’année blanche jusqu’à la fin décembre. « Un simple sursis de quatre mois », selon des professionnels altiligériens.

Marie Aubert, Lionel Alès et Ludovic Charrasse. Les deux premiers sont comédiens, le troisième technicien. Tous les trois sont intermittents du spectacle depuis des années, membre du CIP 43 (Comité des Intermittents et Précaires) et se produisent principalement dans leur département d’implantation, la belle Haute-Loire. Où plutôt se produisaient. Car, du haut des scènes désertes, sous les ombres des projecteurs éteints, ils regardent impuissants les décombres de la culture qui ne cessent de s’entasser à mesure que les jours passent. Et comme les 165 intermittents altiligériens (101 artistes et 64 techniciens), et les 120 000 au total en France, ils ont écouté les dernières annonces de Roselyne Bachelot, Ministre de la Culture. D’après leurs premières analyses, « la guérison de la culture n’est pas pour demain ».

Une rallonge de 4 mois et le pari que l’activité reprenne totalement

Entre autres mesures, Roselyne Bachelot s’est notamment penchée sur le sujet de la fameuse année blanche. Quesako ? L’année blanche permet aux professionnels privés de cachets du fait de la mise à l’arrêt des lieux culturels de toucher leurs indemnités chômage. Décidée en mai 2020 par Emmanuel Macron, elle devait se terminer le 31 août 2021. Mais madame Covid anéantissant tout sur son passage et notamment les lieux culturels, interdits ont été les spectacles en France durant la quasi totalité de l’année dernière et le début de l’année 2020. Résultat, ni artiste et ni technicien n’ont pu engranger de cachets pour atteindre les fameux 507 heures, limite qui déclenche l’obtention de l’intermittence. La solution du gouvernement ? Une rallonge de quatre mois en pariant sur une reprise optimum de l’activité culturelle.

« Le gouvernement repousse de quatre mois mais nous serons dans la même situation après. Beaucoup d’intermittents n’auront pas fait leurs heures car il y aura très peu d’activité cette année ». Ludovic Charrasse

« Des festivals ne se tiendront même pas du fait des restrictions obligatoires »

« Ce n’est pas quatre mois de plus qui vont arranger le problème surtout si l’activité des spectacles ne reprend pas à 100 %, se désole Ludovic Charrasse. C’est juste une bouffée d’air qui s’estompera à la fin décembre. Notre revendication concernant le report de l’année blanche était un an après la reprise totale de l’activité. Mais il est facile à comprendre que la reprise sera très bancale. »

Il s’explique : « Les lieux culturels ouvrent à nouveau le 19 mai. Les jauges autorisées seront alors de 30 % ce qui limite déjà fortement le redéveloppement de notre activité. Des festivals ne se tiendront même pas du fait des restrictions obligatoires tels que la disparition des buvettes ou encore le fait de placer un festivalier dans un espace minimum de 4 m². Cela sera extrêmement difficile à mettre en application ».

« Le gouvernement fait le pari que tout va s’arrêter avec la vaccination. Il fait le pari pour une reprise totale de la culture. C’est désolant d’entendre ça car c’est jouer au poker avec la vie et l’avenir des millions de gens en situation précaire ». Marie Aubert

« Tout un panel d’activités professionnelles restera en souffrance »

Marie Aubert met elle-aussi en exergue la futilité de l’annonce de la Ministre. « C’est un Doliprane pour soigner un grand malade, image-t-elle. Ça soulage de quatre mois mais ça reste illusoire. Et parce que l’activité sera un tant soit peu vivante cet été mais à l’agonie, tout un panel d’activités professionnelles restera en souffrance. Par exemple les cantiniers, la sécurité, les hôtesses...tous les métiers qui sont en lien avec les spectacles et les festivals seront en graves carences. »

Elle assène encore : « Le gouvernement fait le pari que tout va s’arrêter avec la vaccination. Il fait le pari pour une reprise totale de la culture. C’est désolant d’entendre ça car c’est jouer au poker avec la vie et l’avenir des millions de gens en situation précaire ».

« Tant que la vie associative restera morte, nous tous seront impactés. Tout est lié. Ce n’est pas quatre mois d’un soi-disant répit qui va solutionner la problématique de fond que tout le pays traverse ». Lionel Alès

« Pour nous, la réalité de notre travail est liée à l’économie rurale »

Le comédien Lionel Alès souligne quant à lui une vérité propre aux artistes et techniciens professionnels qui se produisent dans les petites communes du département. « Il y a un Plan de financement sur la Culture qui est effectif, admet-il. Mais il bénéficie essentiellement aux lieux institutionnels et subventionnés. Pour nous, la réalité de notre travail est liée à l’économie rurale ». Il précise en ce sens : « Notre activité dépend d’un comité des fêtes, d’une association de village, d’un club de foot qui va organiser un concours de belote ou une soirée pizza pour récolter un petit budget. Avec ça, ils font venir un groupe de musique ou une compagnie de théâtre pour les enfants. Sauf que pendant plus d’un an, ils n’ont pu se réunir. Ils n’ont réalisé aucun budget. »

Lionel Alès termine avec ces mots : « Tant que cette activité ne reprendra pas, tant que la vie associative restera morte, nous tous seront impactés. Tout est lié. Ce n’est pas quatre mois d’un soi-disant répit qui va solutionner la problématique de fond que tout le pays traverse ».

Intervention de Roselyne Bachelot sur France Inter mercredi 12 mai 2021 (sujet sur l'année blanche à 13m38) :

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